Cinquième et tout dernier roman de l’auteure islandaise Auður Ava Ólafsdóttir à être traduit en français, Ör (cicatrice, en islandais) est paru aux éditions Zulma en fin 2017. Quoi de mieux pour commencer l’année que ce livre tout frais de la même plume qui nous a apporté Rosa Candida (Prix de libraires du Québec 2011)?

C’est tout en finesse et en petits chapitres qu’on apprend à découvrir Jónas, fils de celle qui aime bien s’annoncer de tous ses noms (Guðrún Stella Jónasdóttir Snæland) lorsqu’elle parle au téléphone. Jónas, un père scarifié dans la fin quarantaine, décide d’en finir avec sa vie, dont il ne comprend plus le sens, et part ainsi à l’étranger pour éviter à sa fille (aussi prénommée Guðrún, comme sa mère et son ex-femme) de retrouver son corps. Sa destination n’est nulle autre qu’un pays qu’on ne nomme pas dont un armistice précaire vient d’être établi.

À l’Hôtel Silence où il choisit de terminer ses jours, Jónas se retrouve entouré de survivants de la guerre dans le besoin. Il n’en faut pas plus pour que le personnage froid et pourtant attachant reporte sa mort jour après jour afin d’aider la communauté de l’hôtel et du village.

« … je sais que l’homme peut rire et pleurer, qu’il souffre et qu’il aime, qu’il est doté d’un pouce et qu’il écrit des poèmes et je sais que l’homme sait qu’il est mortel. »

L’écrivaine emprunte ici le corps blessé de Jónas pour narrer l’histoire. Cette femme sait d’ailleurs avec précision comment faire parler son personnage (ce n’est pas la première fois qu’elle emprunte le masculin dans sa prose), de sorte que le récit coule d’un segment à l’autre sans qu’on ne questionne jamais la voix.

Malgré son absence de l’Islande la majeure partie du roman, on perçoit le caractère nordique de Jónas dans ses paysages de « plages de sable noir à l’infini et l’éclat du glacier à l’est ». On peut même lui rattacher une trame sonore islandaise (Dalur, du compositeur islandais Ólafur Arnalds en collaboration avec Brasstríó Mosfellsdals, conviendrait à son cheminement en terre étrangère.)

Ce roman sur le suicide et la guerre n’aborde ni le suicide ni la guerre. La quatrième de couverture vient apposer une idée grossière de ce que le roman a à offrir. Il faut se charger d’emprunter les chemins que pave Ólafsdóttir de petites merveilles du quotidien, de détails aussi insignifiants qu’une plomberie défectueuse ou encore d’un journal intime rempli d’entrées anodines. L’union de ces éléments épars, rassemblés sous des chapitres courts intitulés de manière très poétique (pensons à « Il y a tant de voix dans le monde / et aucune d’elles / n’est dépourvue de sens ou encore Le verbe s’est fait chair / et il demeura avec nous  »), procure un tout d’une dense satisfaction lorsque vient le temps de fermer le livre.

À coup sûr, Ólafsdóttir accomplit un tour de force littéraire dont on se souviendra. Chapeau par ailleurs à Catherine Eyjólfsson qui se charge de la traduction de l’islandais au français ; sans cet effort de récupérer le meilleur de l’autre langue, la magie de ce récit serait demeurée en terre de glace.

– Victor Bégin

Ör, Auður Ava Ólafsdóttir, Éditions Zulma, 2017, 236 p.

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