Je ne connaissais Allen Côté ni d’Ève ni d’Adam. Il existe tant d’auteurs en ce monde qu’on en vient à oublier de lire ceux de chez nous. La petite fille du Lac a donc choisi de découvrir le grand gars du Saguenay : celui qu’on devine derrière l’enfant de dix ans dont il fait le récit, et son narrateur fantasmé. Avec On n’entend plus jouer les enfants, son troisième roman, Côté raconte sa propre histoire, celle qu’il a vécue enfant et celle dans laquelle il s’imagine adulte (voir à ce sujet son entrevue à ICI Saguenay–Lac-Saint-Jean).

Son narrateur, auteur d’une série de romans policiers mettant en scène l’enquêteur Paulin Dumouchard, peine à écrire depuis qu’il a rencontré Isabelle, une Montréalaise. Le Saguenéen pourrait être son père, ce qui n’empêche pas les deux de se lier très vite malgré la distance. Bientôt, la jeune femme émet le souhait d’avoir un enfant. Ce projet trouble le narrateur. Les blessures de son enfance l’habitent encore. Alors que, cherchant un but à l’existence de son enquêteur, le narrateur additionne les sauts de page vide, le petit garçon qu’il a été revient le hanter sous les traits du personnage d’Alex.

C’est l’histoire de ce dernier qu’il écrira, dévoilant comment les jours heureux du garçon élevé par ses grands-parents se transforment en calvaire quand sa mère revient et l’inscrit au pensionnat pour « une année de transition ». À dix ans, Alex quitte chaque dimanche soir son foyer de Kénogami pour intégrer l’École Apostolique de Chicoutimi. Il y vit le drame d’un enfant qui n’est pas prêt à se séparer des siens, mais qui veut plaire à la mère qu’il idolâtre.

Polyphonie monochrome

Mettre en scène l’enfance n’est pas chose aisée. Pour y parvenir, il faut trouver le juste équilibre, dans le choix des mots, entre ce qui fera croire à l’enfant et ce qui permettra de maintenir une lecture fluide. Autrement dit, on se permet quelques écarts à la norme (mais pas trop), juste assez pour que se distingue la voix d’un personnage qui n’a pas encore atteint l’âge adulte. Et c’est là le défaut du nouveau roman d’Allen Côté : bien qu’il soit construit sur le principe de la mise en abyme, ses parties ne se distinguent les unes des autres que par leur contenu : la vie du narrateur, la vie imaginée de Paulin Dumouchard et la vie d’Alex.

On n’entend plus jouer les enfants n’accueille pas le mélange des voix que sa structure laisse présager. Lorsque le narrateur dit : « J’écris : « Féline passa le reprendre dans l’après-midi pour qu’il se rétablisse chez ses grands-parents… » » (p. 46) ou « J’écris : « Afin de prendre ses aises, Dumouchard se lève de sa chaise et la pousse contre le mur. » » (p. 16), c’est toujours sa voix qu’on entend. Peut-être est-ce l’effet désiré? Après tout, l’auteur admet s’être mis en scène dans ce narrateur amoureux racontant cette enfance qui est la sienne. Puis, c’est sa triste frimousse à dix ans qui figure en couverture de l’ouvrage…

Or, cette écriture lisse a l’avantage de nous emporter facilement. Il est aisé de se laisser glisser sur le style simple d’Allen Côté. Peu de fioritures. L’auteur s’emploie à trouver le mot juste. Il réinvestit le temps et l’espace à travers ses descriptions : des allers-retours de l’enfant à l’adulte, mais aussi de Saguenay à Montréal. Les gens de la région auront plaisir à retrouver des lieux connus à travers les tableaux qu’en fait le narrateur. Page 169, on devine par exemple le café Cambio derrière les mots du narrateur.

Enfin, On n’entend plus jouer les enfants est une œuvre personnelle qui propose un regard sur le Saguenay des années 1970 et d’aujourd’hui. Bien que la mise en abyme des récits (enfant, adulte, enquêteur fictif) soit intéressante, on aurait souhaité y découvrir plus de nuance ou de caractère. Par ailleurs, si les récits d’Alex et du narrateur s’emboîtent à merveille, celui de Paulin Dumouchard cherche sa raison d’être. Miroir de la quête identitaire du narrateur, ce personnage qu’on ne parvient plus à faire avancer ne sert, finalement, que peu le récit.

– Christine Turgeon

On n’entend plus jouer les enfants, Allen Côté, Annika Parance Éditeur, 2017

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