Crédit photos : Valérie Remise

Vidons la question tout de suite, le nyotaimori est cette pratique japonaise (surtout vue dans les milieux mafieux) qui consiste à manger des sushis sur le corps d’une femme nue. Avec un titre pareil, on serait en droit de croire que la pièce est élaborée principalement autour d’un thème féministe, mais s’il se penche sur la femme-objet, c’est en fait à l’aliénation par le travail que s’intéresse le texte, que ce soit par celui qui est exploité par une usine, celui qui ne compte plus ses heures, celui qui en oublie le reste de sa vie, celui qui ne se définit que par sa tâche.

La prémisse est très simple.  Maude, pigiste surmenée s’il en est une, doit terminer un important dossier sur les métiers de l’avenir avant de partir en road trip avec sa blonde. Fâcheusement, une petite erreur et quelques deadlines accumulés la placeront dans l’impossibilité de prendre ses vacances. Prisonnière de sa situation, elle s’échappera dans un délire fiévreux procrastinateur, où sa réalité trouvera écho dans celle d’une Indienne, d’un Japonais et d’un Texan, tous ayant au centre de leur existence un vide qu’ils ne s’expliquent pas.

Ici, on prend la pleine mesure de l’imaginaire de Berthiaume, qui explore le déséquilibre que peut provoquer le travail lorsque l’humain est négligé au profit de l’entreprise.  Le regard de l’auteure est aiguisé, même si le ton n’est pas à l’insurrection ou à la revendication, mais plutôt à la prise de conscience des dichotomies qui nous habitent.  Par exemple, de la même façon que les conditions de travail des ouvrières du textile ne nous empêchent pas d’acheter le fruit de leur labeur, Maude  se prend à rêver de devenir femme-meuble lorsque son travail menace de tout avaler, alors qu’elle était choquée par la description du nyotaimori.  Le vide est-il à fuir ou à désirer?  L’existence n’est-elle validée que par l’emploi que l’on occupe?  Le travail est-il si obnubilant que nous en oublions de vivre?

Malheureusement, alors  que la première partie promettait plusieurs pistes de réflexions originales, il faut dire que la deuxième souffre de son concept.  Exit les accessoires, nous ne sommes plus que devant les comédiens (Christine Beaulieu, Macha Limonchik et Philippe Racine), le vide est autour, prêt à tout engouffrer. Le jeu très physique des acteurs, qui doivent habiter une scène quadri-frontale, illustre très bien l’abnégation dont ils doivent faire preuve pour faire un bon travail.  Le texte devenu omniprésent, quasi-narratif,  fait office de machine au rythme effréné dont il ne faut pas amoindrir le rendement.  Mais cette excellente idée de mise en scène (cosignée par Sarah Berthiaume et Sébastien David) perd de son impact à force de gagner en longueur et pourrait lasser certains spectateurs.

Nyotaimori est de toute évidence une prise de parole pertinente et l’auteure possède un univers singulier, mais quelques décisions artistiques amoindrissent la subversion des idées.  Certaines scènes, habillées de la conception musicale de Navet Confit, m’évoquaient les films de Todd Haynes ou de Miranda July, et je me suis mise à rêver des choses que le cinéma apporterait au réalisme magique de l’auteure.

Aparté: Dans cet effort collectif du milieu des arts pour rendre de façon plus réaliste la véritable diversité culturelle de notre société, le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui  fait régulièrement plusieurs efforts louables.  Ceci dit, peut-être à l’instar d’autres acteurs asiatiques québécois, je me suis quand même posé des questions sur la distribution quand j’ai vu Philippe Racine incarner un ouvrier japonais et Limonchik interpréter une orientale. Ce n’est pas que la proposition ne marchait pas, mais… Faut croire que les boeufs sont lents, mais la terre est patiente.

Rose Normandin

Nyotaimori, une coproduction du théâtre de La Bataille et du CTD’A, est présentée jusqu’au 3 février 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

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