Crédit photo : Jean Boisson

Avez-vous un début de roman qui traîne depuis des lustres dans votre tiroir? Un vieux rêve poussiéreux qui n’en finit plus de ne pas se réaliser? Claudine Robillard carbure aux projets inachevés depuis sa plus tendre enfance. Préoccupée face à sa tendance à ne jamais rien mener à terme – ou presque -, la performeuse a décidé de prendre l’indécision par les cornes avec Non Finito, un spectacle entre laboratoire sensible et remise en question percutante produit par le Système Kangourou au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 29 avril.

La pièce débute en toute simplicité dans une petite salle noire. Assise sur un simple tabouret, Robillard nous présente des clichés de sa vie, tous reliés à des projets inachevés.  Les idées s’enchaînent, comme des lucioles qui décèdent bien vite. Prise dans un cercle vicieux, la créatrice n’arrive jamais à mettre le point final. Pourquoi?

La tourbillon des projets sans fin s’arrête vite lorsque Robillard nous dévoile un bureau quelque peu chaotique derrière un rideau sur la scène. Un endroit où elle pense, crée… et se fait remettre à sa place par un Jonathan Morier impatient de voir le bout de ce spectacle qu’ils créent ensemble depuis huit mois. « Tu dois me donner du jus Claudine. Reviens-moi là-dessus. » Comme une claque en pleine face, ce rappel à l’ordre portera Non Finito ailleurs, vers ce qui est représenté en ce moment Aux Écuries.

« Regardons ça d’un autre angle! » clame la performeuse avant que ne s’ouvre un autre rideau, donnant accès à une plus grande salle. Le public invité à se déplacer vers les autres sièges, la salle initiale devient carrément la scène. Ingénieuse idée, qui donne l’impression que l’espace s’ouvre au fil de la pièce oui, mais aussi qu’il représente en quelque sorte l’esprit de moins en moins cloisonné de la créatrice.

Cherchant à mieux cerner sa propension à l’abandon, Robillard ouvre le dialogue avec des non-acteurs qui ont un point en commun: un rêve laissé de côté pour de multiples raisons. Se joignent à la conversation Evangelos Desborough – qui a dû oublier  sa vie comme elle l’était après une violente commotion cérébrale, et ce, sans la présence de son père -, Abolfazl Habibi et Niloufar Khalooesmaeili – lui voulait être un architecte célèbre et créer sa maison de rêve, elle, une agente d’immeubles riche pour créer librement – et un homme qui rêvait d’être une rock star «mais qui n’en a pas eu le cran». Tout ça entre différents témoignages enregistrés qui tournent autour du même sujet : les projets jamais réalisés.

Après avoir partagé leurs expériences avec un naturel déconcertant avec les spectateurs, les non-acteurs sont invités à vivre leur rêve autrement, sur scène. Une superbe idée, qui donnera lieu à des moments d’émotion pure. Il faut voir les personnes sur scène se mettre à créer la maison de rêve d’un des participants à l’aide de papier collant et de poudre colorée, avant que sa femme ne tente de nous la vendre; il faut assister à la leçon d’un père choisi au hasard dans la salle, qui montre à Evangelos comment se raser parce que son père ne lui a jamais appris ; il faut vivre l’émotion du rockeur dans l’âme qui est sur son X en entendant le solo de guitare d’Hotel California de Eagles…

Non Finito, c’est un spectacle sensible qui risque de vous donner envie de ressortir votre vieille guitare et votre carnet terni par les années. Belle réflexion sur notre société de performance, le spectacle vient questionner notre rapport à l’inachèvement. Un projet ne compte-t-il que lorsqu’on y appose un point final? Est-ce que toutes ces explorations « sans fin » ne sont pas plutôt un chemin – chaotique peut-être – vers un tout plus grand? Une belle proposition de Claudine Robillard, qui peut enfin se targuer de laisser un projet « achevé » derrière elle.

Mélissa Pelletier

Non Finito, présentée au Théâtre Aux Écuries du 18 au 29 avril 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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