Le nouveau spectacle in situ du Théâtre à corps perdus commence bien avant l’arrivée de la comédienne principale sur « scène ». On peut dire que le ton est donné dès qu’on marche sur la petite rue quasi-déserte menant au lieu, à la recherche de l’Entrepôt Beaumont. Une fois l’adresse établie et la bonne porte franchie, on nous remet une clé portant un numéro ainsi qu’une lampe de poche (à utiliser en cas de malaise nous prévient-on), en nous mentionnant au passage que le spectacle n’est pas recommandé aux épileptiques, aux gens ayant peur du noir ou aux claustrophobes. La table est mise.

Et puis, la lumière se modifie légèrement et une Marie-Ève Milot déjà ébranlée et confuse se présente à l’accueil. « J’ai entendu un cri, juste là… Ou il y a une couple de minutes, j’pense… » Local B-1717 est vendu comme un thriller, mais on pourrait dire qu’il s’agit d’un épisode dissociatif. Le texte d’Erin Shields créé simultanément en anglais et en français grâce au talent de la traductrice Maryse Warda (et interprété en alternance en anglais par Laurence Dauphinais) est d’abord un texte sur l’angoisse, élaboré en synergie avec les lieux sur lesquels il sera interprété.

La protagoniste arrive à l’entrepôt afin de préparer le déchargement de son unité d’entreposage. Venant tout juste de présenter sa thèse, et s’interrogeant sur les étapes à venir, la jeune femme se trouve confrontée à beaucoup plus qu’un simple dépouillement de possessions matérielles. La difficulté qu’elle éprouve à faire face à ses souvenirs et à se tourner vers l’avenir la transforme en créature paniquée qui erre, se débat, se traîne en tous sens dans les couloirs labyrinthiques de l’entrepôt, fuyant ou suivant la silhouette d’une femme lui ressemblant étrangement.

L’effet premier d’un spectacle in situ est d’explorer la relation scène-salle. En proposant un lien étroit entre le spectateur et le comédien (pas plus de vingt personnes à la fois pour chaque représentation), toutes les réflexions proposées par le texte sur le pouvoir du regard des autres, sur le désir de se conformer aux attentes, de jouer le rôle qu’on vous a désigné trouvent une résonance décuplée qui semble pointer du doigt le spectateur se tenant à deux pouces de l’actrice. Cependant, dans le cas de Local B-1717, c’est l’intensité de l’expérience immersive qui en fait la singularité.

Ce n’est pas la première collaboration entre Erin Shields et Geneviève L. Blais et cette complicité permet à l’œuvre de porter plus loin son coup de frappe. L’intelligence du texte, même s’il ne brille pas par son originalité, nous fait plonger dans le tourbillon de la crise de panique et la mise en scène cherche à la provoquer. Le public suivra donc Marie-Ève Milot dans les dédales des Entrepôts Beaumont, suivant son babil maniaque, s’enfonçant dans les ténèbres de son cerveau. Puis, la pièce de théâtre se transforme en performance, lorsqu’il est suggéré aux spectateurs d’ouvrir leurs unités et d’y pénétrer, forçant ceux-ci à se tourner en eux-mêmes. À l’intérieur des mini-entrepôts, les objets du passé du personnage sont offerts à l’indiscrétion du spectateur, qui est libre de suivre les cues d’éclairages ou non, avec comme fil narratif la voix de l’actrice. Mais à l’intérieur se trouve aussi un noir d’une opacité étourdissante. La pièce, à ce point-ci, n’est plus reçu avec l’intellect, mais avec le corps. Les yeux cherchent des points de repères, les mains aussi, la respiration s’accélère, le pouls aussi, guidés par le rythme de l’obscurité ou du stroboscope. Certains cesseront peut-être même de porter attention au texte pour combattre leur propre inconfort.

L’ingéniosité de la mise en scène et le travail minutieux des concepteurs (nommons-les, Marie-Ève Fortier à la scénographie, Fruzsina Lanyi aux objets, Symon Henry à la conception sonore et David-Alexandre Chabot aux éclairages) créent un univers inquiétant et déstabilisant. Marie-Ève Milot (que l’on vient de voir dans Chienne(S) au CTD’A) habite l’espace de façon magistrale sans jamais se laisser envahir par la proximité du public. Elle tient solidement les rênes de son fort beau monologue, sans faillir au niveau d’intensité qu’elle a fixé.

Ceux qui ne connaissent pas les troubles anxieux (existent-ils encore?) auront, avec cette pièce, une fenêtre hors du commun pour comprendre ce qui se passe aux abord d’une crise de panique. Mais ceux qui y sont habitués n’auront peut-être pas envie d’explorer cet état. Un spectacle étrange qui laisse des traces.

Rose Normandin

Local B-1717, une production du Théâtre à corps perdus, est présentée du 5 au 22 avril à l’Entrepôt Beaumont Mini-Storage. Pour toutes les informations, c’est ici.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :