Crédit photos : Gunther Gamper

La tristesse est notre destin : mais c’est pour cela que nos vies seront chantées à jamais par tous les hommes qui viendront.» Homère, Iliade d’Alessandro Baricco

La proposition était de taille. Pour ce faire et ne pas s’égarer dans l’œuvre aux trames narratives multi-tentaculaire de L’Iliade, Marc Beaupré a choisi de s’inspirer de l’adaptation de Baricco plutôt que de travailler à partir d’une traduction du poème original d’Homère.  Baricco avait lui-même fait un travail d’élagage afin de se plier aux goûts du public moderne, en changeant le ton de l’oeuvre et en coupant les apparitions divines qui, selon lui, cassaient le rythme.  Ainsi, cette nouvelle Iliade s’intéresse aux humains et aux actes qu’ils posent, notamment en ce qui a trait aux actes guerriers plutôt qu’au jeu du destin.

On se trouve donc devant un chœur qui, à la manière du théâtre antique, nous raconte l’histoire d’Achille, Hector et Agamemnon. Tour à tour coryphées, les acteurs passent d’un personnage à l’autre au rythme des différents chants. Fidèle à l’effort de modernisation propre à sa compagnie de théâtre, Terre des hommes, Beaupré choisit de présenter l’œuvre à travers le prisme musical, flirtant avec le rap, mais prenant quand même soin de ne pas s’y attacher.  C’est peut-être plus pour respecter une intention plutôt qu’une forme que la conception sonore passe du rap, au folk, au rock.  Le travail de Stéfan Boucher est magistral et la versatilité et l’imagination avec lesquelles il embrassent les styles variés sont impressionnantes.  Mais même si Marc Beaupré a voulu se dissocier des termes rap battle qu’il a pourtant souvent mentionné lorsqu’il parlait de son approche de L’Iliade, c’est pourtant l’image musicale qui collera le mieux afin d’illustrer les combats que se livrent les personnages.

C’est un spectacle qui en jette plein les oreilles et qui inspire le mosh pit plutôt que l’écoute passive, mais il reste qu’au niveau théâtral, on plafonne. Disons que même si on veut résister à la tentation de les comparer, le projet n’est pas aussi achevé que l’extraordinaire Caligula (remix) d’il y a sept ans.  La redite du texte et des actions finit par être lassante, la scénographie est efficace, mais manque de finesse et Emmanuel Schwartz…Disons que ce grand acteur barre le chemin à son personnage.  Bien sûr, il sait jouer avec les mots avec maîtrise et il est toujours plaisant de le voir sur scène, mais on ne peut pas dire que son Achille transcende le mythe.  On cherche l’homme, on cherche le conflit interne, on cherche la proposition de l’acteur qui corroborera celle du metteur en scène, en vain.

Peut-être est-ce parce que je l’ai beaucoup vu dans les deux dernières années, mais je n’arrivais pas à oublier que je regardais Emmanuel Schwartz jouer à Achille qui joue à la rockstar.  Comprenez-moi bien, ça reste une vision agréable, mais insuffisant pour que le spectacle prenne son envol et nous maintienne prisonnier de chaque syllabe.  On s’attendait à davantage de fraîcheur de la part d’un acteur de ce talent, fraîcheur que l’on retrouve souvent chez les autres acteurs, mentionnons particulièrement le travail de Jean-François Nadeau et de son Hector ou le travail de Maya Kuroki qui met à profit son accent et son jeu «japonais» dans sa proposition de Cassandre.

L’Iliade est en soi un bel objet théâtral, la vision de son metteur en scène et de son concepteur musical en faisant un spectacle à voir cet automne, mais il faut se demander quelle était l’intention derrière l’envie de monter ce projet. Bien sûr, la violence de notre époque trouve un miroir dans le poème d’Homère, et choisir de parler de la colère d’un demi-dieu et de sa soif de vengeance et de gloire aurait pu faire un excellent parallèle avec ceux qui choisissent la guerre aujourd’hui (ISIS ne compte-t-elle pas sur des promesses de gloire pour inciter les âmes souffrantes à joindre leur rang?). Mais la fin abrupte, l’enjeu dramatique un peu flou et l’absence de prise de position claire du metteur en scène enlève de la puissance à une œuvre pourtant si riche et intemporelle.

Rose Normandin

L’Iliade, une coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et de la compagnie Terre des Hommes, présentée du 8 au 30 novembre 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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