La vie des autres nous parvient par fragments. Un rayon qui éclaire une autre histoire peut mettre en lumière ce qui était resté dans l’ombre. Les morceaux épars se rassemblent et forment alors un tout. »

Mathilde est belle, jeune, discrète. Lotto est beau, exubérant, homme à femme. Elle est parfois froide, distante, cachottière. Il est souvent creux, vantard, misogyne. Ils tombent en amour à l’université et, rapidement, se marient. Ils se connaissent peu, mais leur beauté les unit. La table est mise pour Les furies de Lauren Groff.

Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l’air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s’y était glissé. »

Les années filent et leur amour se renforce avec le succès de Lotto, dramaturge, et le soutien inconditionnel de Mathilde, épouse idéale s’il en est. Tout, dans les apparences, semble parfait. Mais leur mariage, comme tous les mariages, cache des secrets étonnants… Car que sait-on, au fond, de chaque personnage, si ce n’est ce qu’il choisit lui-même de dévoiler ou de cacher ?

De grands pans de sa vie restaient inconnus de son mari. Ce qu’elle taisait était contrebalancé avec justesse par ce qu’elle lui racontait. Toutefois, il y a des non-vérités fondées sur des mots et d’autres sur des silences, et si Mathilde avait menti à Lotto, c’était toujours par omission. »

Vingt ans dans la vie d’un couple, c’est ainsi qu’on pourrait résumer Les furies, qui est pourtant bien plus qu’un énième roman sur le couple, ou sur les relations hommes/femmes. Si la première partie est centrée sur Lotto, l’homme de la fête, de la réussite et de l’art, des rêves à exaucer et des limites à franchir, la deuxième, surprenante, est centrée sur le personnage de Mathilde, qui montre en quelque sorte l’envers de ce décor de rêve, la réalité derrière le fantasme de l’amour parfait, et dévoile par la bande toute la complexité de la société américaine en proie à de moult contradictions entre idéalisme fleur bleu et valeurs déplacées.

Dans une prose époustouflante et riche, dans une traduction de Carine Chichereau, Groff explore avec talent et lucidité les dynamiques qui sous-tendent l’amour, le climat des années 90, les blessures d’enfance, les pièges du succès, les trahisons de l’amitié, la colère d’une femme enfermée dans un mariage consciemment voulu. Grâce à des réflexions du narrateur externe, qui interviennent comme autant de réflexions d’un dramaturge sur ses propres personnages, l’auteure donne habilement à son récit une profondeur particulière, créant une certaine complicité avec le lecteur.

Malgré un petit ralentissement au cœur du livre – lorsqu’on quitte le récit pour se plonger dans les pièces de théâtre de Lotto, un brin fastidieuses, par exemple -, Les furies est une oeuvre fascinante, troublante, stupéfiante. On se perd à se méfier d’un personnage, puis de l’autre. Impossible de rester indifférent à ces destins qui s’entremêlent et se bousculent, offrant un portrait sans pitié de l’Amérique et de l’être humain dans toute sa complexité.

Annick Lavogiez

Les furies, Lauren Groff, Éditions de l’Olivier, 2017.

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