Dans une Lisbonne dynamique et changeante, Valerio, architecte, perd un jour son cabinet. Jour après jour, il se met à récolter des briques, pour un projet que lui seul connaît. Sans un mot, chaque jour, il traverse les rues bondées de la ville avec sa brouette pour entasser des piles et des piles de briques. Voilà la prémisse de la dernière bande dessinée de Pedro Burgos, Le collectionneur de briques.

Pourquoi? C’est que Valerio érige, dans la cour d’un immeuble désaffecté que son gendre, agent immobilier, tente désespérément de vendre, une étrange tour qui, a priori, ne sert à rien, et semble n’évoquer rien d’autre que le chaos de l’architecte, et de la ville. Dans cette atmosphère absurde et tendue, un peu folle et tendrement attachante, l’amour émerge entre deux êtres marginaux : Valerio et Chiara, une bénévole, affronteront ensemble le manque d’empathie de la société qui les entoure.

Les réactions des autres varient fortement. Ils encouragent avec compassion ce projet délirant, ou craignent comme la peste cette tour : et si elle incarnait la déconstruction même de leur communauté? Pourquoi un architecte construit-il quelque chose qui n’a aucune utilité, aucune logique, aucune place dans la cité? Ainsi, la tour vaine et encombrante de Valerio peut-elle trouver sa place dans une urbanité ordonnée, où chaque construction doit servir, avoir un but rentable et assumé? Et comme son œuvre, Valerio, ce chômeur peut-être un peu fou, peut-il retrouver une place dans la cité, une fois détrôné de son emploi? Sa relation, marginale et incomprise, peut-elle tout simplement exister?

– Mais pourquoi diable a-t-il besoin de toutes ces briques?
– Peu à peu, nous allons fondre et disparaître. Plus rien n’est solide et prévisible.

C’est avec brio que Pedro Burgos met en scène, dans Le collectionneur de briques, la déconstruction des villes et des êtres qui les occupent. Alors que le tissu social et familial se rompt au profit d’une quête économique dénuée de sens et d’humanité, tout ce qui reste à l’humain semble être la résignation… ou la mort. Et cela transparaît dans la mise en page : carrée, systématique, débordante, envahissante, écrasante. Dans un décor noir et blanc, surchargé de lignes, dans un chaos maîtrisé, sans aucun vide, de multiples personnages inconnus se croisent sans se regarder, et leurs absurdes conversations résonnent avec réalisme dans la tête du lecteur :

– T’as du boulot pour moi, chef?
– Tenez, un beau jour, moi aussi je vendrai mon magasin aux Chinois.
– Les millions du Loto!
– Écoutez, c’est comme je vous le dis : il y a de plus en plus d’impôts et de moins en moins de clients.
– MDR YouTube.

Poétique, dérangeant, brillamment composé et habilement réaliste, Le collectionneur de briques fait résonner la crise européenne des dernières années dans un Lisbonne appauvri, partagé entre la quête d’un enrichissement capitaliste utopique et un besoin de compassion marqué.

Annick Lavogiez

Le collectionneur de briques, Pedro Burgos, 6 pieds sous terre éditions, 2017.

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