Vulgarisons: la singularité est une théorie qui avance qu’en étudiant l’évolution exponentielle du progrès, il est raisonnable de penser que l’intelligence artificielle sera, un jour, en mesure de créer ses propres avancées technologiques. En découlerait un monde où l’humanité n’aurait plus rien à voir avec la technologie et deviendrait peut-être, dans les pires scénarios, incapable de la comprendre. Bien sûr, si cette singularité se réalisait (certains futurologues la prédisent pour 2045), il devient évident que la vie telle que nous la connaissons aujourd’hui serait appelée à disparaître. C’est là-dessus que s’est basé Jean-Philippe Baril Guérard pour sa pièce de théâtre La singularité est proche (traduction du titre du livre du scientifique Raymond Kurzweil Singularity is Near).

Son travail s’articule autour de l’idée qu’advenant la singularité technologique, la mort pourrait devenir optionnelle. L’auteur imagine (grandement influencé par Kurzweil) qu’au moment de notre décès, il serait possible de nous télécharger sur un autre support afin de perpétuer notre existence. Nous pourrions ainsi devenir immortels en nous téléchargeant de support en support jusqu’à…la fin des temps. Avec ce concept, l’imagination s’emporte. Est-ce que la mortalité définit notre humanité? Comment l’immortalité influencerait-elle nos comportements, nos décisions, nos rapports aux autres? Qu’en serait-il des gens qui désireraient mourir? Chaque question amène davantage de spéculations qui entraînent toujours plus de questions. C’est un sujet large et profond qu’il peut être difficile d’explorer à fond en une heure quinze.

D’abord, il faut installer le concept vite et bien. La pièce ouvre avec une situation que l’on s’explique mal. Une jeune fille, Anne (Anne Trudel), s’éveille dans un lieu qu’elle ne reconnaît pas. Un texte est répété sans arrêt. À chaque fois, un détail s’ajoute. Un nouveau personnage apparaît. Au fil des répétitions, la protagoniste se remémore un peu mieux et le souvenir prend de l’expansion. Lentement, la mémoire de la défunte sera cartographiée pour permettre le changement de support physique. Mais ce qu’elle se rappellera lui plaira-t’elle? L’auteur se met alors à réfléchir à la notion de souvenir et d’identité. De quoi sont constituées nos mémoires; de faits ou de versions améliorées? Comment résister à l’idée de s’offrir une meilleure version de nous-même? L’idée est hypnotisante.

Malheureusement, là où la répétition commence à épuiser, c’est dans l’explication. Une scène nous établit une convention, la scène suivante nous l’explique, la troisième nous la réexplique. Il devient un peu dommage de passer autant de temps sur quelque chose que l’on a déjà compris, surtout lorsqu’il y a davantage à explorer. En ce sens, La singularité est proche est un projet ambitieux qui ne tient pas toutes ses promesses.

Et puis arrive le glitch. Un collègue de bureau un peu niais qui n’était pas dans le souvenir original (un extraordinaire Mathieu Handfield qui sait faire rire sans cabotiner). C’est dans l’humour que l’on retrouve l’auteur de Tranche-cul (qui signe également la mise en scène). La dérision qu’on lui connaît offre des bouffées de fraîcheur dans une histoire somme toute assez sombre et empêche le texte de se perdre dans le mélodrame (même s’il s’en rapproche dangereusement dans le dernier acte).

Il faut également saluer la conception des éclairages de Julie Basse et la conception sonore de Michael Binette. Ensemble, ils arrivent à sculpter l’espace et à créer un passage fluide entre les limbes technologiques où Anne effectue son transfert et la plage où elle revisite ses souvenirs. C’est eux qui, à mon avis, viennent inscrire l’oeuvre dans un univers de science-fiction.

Comme le théâtre de genre est assez rare, La singularité est proche est un spectacle à voir pour l’originalité de sa proposition. Par contre, il est un peu dommage que l’auteur ne saisisse pas l’opportunité qu’offre la science-fiction pour critiquer la société d’aujourd’hui à travers sa conception du monde de demain. Le sujet est complexe, les possibilités infinies et l’auteur s’est lancé dans un projet risqué. Ce qu’il nous offre, même si imparfait, est loin d’être ennuyant. Rendez-vous en 2045 pour savoir si Jean-Philippe Baril Guérard avait de la vision.

Rose Normandin

La singularité est proche, texte et mise en scène de Jean-Philippe Baril Guérard. Une production du Théâtre en petites coupures, présentée à l’Espace Libre du 5 au 20 mai 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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