Crédit photo : Jazmin Quaynor

Nous vivons à une époque où une simple remarque peut être taxée d’intolérance religieuse et où un costume d’Halloween risque de rouvrir le débat sur l’appropriation culturelle. Aussi convient-il de se demander qui est l’auteur de La République de l’abîme, ce roman qui critique (ou)vertement le monde arabo-musulman.

Louenas Hassani est un auteur franco-algéro-canadien d’origine kabyle. Il a quitté l’Algérie en 2001. Après un passage à Paris puis à Montréal, il s’établit en Outaouais et devient enseignant dans une école élémentaire de l’Ontario. Pour lui, « L’école d’aujourd’hui est la constructrice de l’espace citoyen de demain. » Qui de mieux placé qu’une personne issue de l’univers musulman pour en faire une critique créative? Les origines de l’auteur permettent d’établir les limites du regard qu’il porte sur ce monde, mais aussi sa légitimité.

Explorer l’extrémisme

Les personnages de La République de l’abîme vivent dans un état théocratique. C’est l’islam extrémiste qui gouverne leur univers. Du trio formé par Yetourgun, Elyas et lui-même, Akal est celui qui franchit dès le départ les interdits. Autant sa poésie que sa relation avec la veuve Amane le mettent en danger, car la police des mœurs veille et peut débarquer à tout moment. Fouetté après avoir tenu une conversation « inappropriée » trop près d’oreilles sensibles, le jeune homme durcit le regard qu’il porte sur la République et décide de répondre à un appel à la rébellion.

La République de l’abîme offre avant tout une réflexion sur les religions vécues dans leurs extrêmes et les drames qui découlent d’une gestion politisée de la religion. Le livre s’ouvre sur une scène très dure. On s’apprête à couper la main d’un enfant parce que la faim l’a poussé à voler une boîte de sardines. C’est la première fois qu’on va aussi loin dans l’application de la loi. On ne tient compte ni de l’âge du garçon ni du motif du vol. Plusieurs sont horrifiés, mais les bourreaux ne doutent pas : on doit appliquer la loi de Dieu.

C’est donc dans un monde où l’extrémisme est à son comble que Louenas Hassani a choisi de camper ses personnages, les faisant évoluer autant dans son cœur que dans ses marges. À travers eux, il présente une réflexion sur le religieux ainsi que sur la relation à autrui : « […] l’idéologie ou la religion d’un homme, ou même d’un pays, n’est souvent que du vernis. Un homme bon l’est avec ou sans la religion et un homme fourbe l’est avec ou sans. » (p. 60)

L’ouvrage est truffé de références au Coran, notes de bas de page à l’appui pour ceux qui voudraient se faire leur propre idée du livre sacré. Ces citations coraniques, placées dans la bouche de l’un ou de l’autre des personnages, permettent d’observer diverses interprétations qui peuvent en être faites, et donc la place centrale qu’occupe l’homme dans les orientations d’une religion.

Une œuvre foisonnante

Ce deuxième roman de Louenas Hassani, riche, fait appel à la pensée de divers philosophes ou auteurs qui apparaissent au détour d’une phrase pour étayer la réflexion du narrateur. On rencontre ainsi Max Weber (p. 82), Arthur Rimbaud (p. 48) ou Kateb Yacine (p. 258), en plus des penseurs fictifs qui intègrent les rangs des personnages. La République de l’abîme apparaît comme une fable dans une fable. La métaphore de l’eau, filée tout au long du récit, renforce cet effet allégorique :

Le ruisseau, la rivière ou le fleuve : pareils. Mouvants. Changeants. L’eau y coule, se renouvelle constamment. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, dit Héraclite. À vrai dire, même la personne qui revient le lendemain n’est plus la même. L’affluent est à l’origine de deux regards : celui qui pense l’eau inerte, immuable, éternellement pareille quoiqu’elle tarisse des saisons durant, qu’elle disparaisse et réapparaisse; et puis, celui qui pense qu’elle se renouvelle, qu’elle est originaire du mouvement. Socialement parlant, c’est un peu la différence entre les identités qui puisent dans la tribu et celles qui se nourrissent dans la marche, du mouvement, du changement. » (p. 185-186)

Enfin, La République de l’abîme est un ouvrage dense qui demande qu’on s’y plonge tout entier. L’écriture de l’auteur, très imagée, adoucit le propos. D’une métaphore à l’autre, on découvre des personnages dont les désirs et les contradictions se butent ou s’arriment au système en place. Louenas Hassani offre ainsi une œuvre empreinte d’humanité.

– Christine Turgeon

La République de l’abîme, Louenas Hassani, Les Éditions L’Interligne, Ottawa, 2017, 268 p.

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