Avez-vous déjà observé quelqu’un dans le métro de Montréal? Avez-vous déjà croisé et recroisé cette personne à plusieurs reprises, comme si le destin – ou le banal quotidien – vous reliait par une force obscure? C’est comme ça qu’un couple se rencontre, tombe en amour… et n’en finit plus de s’entredéchirer dans La dernière guerre de Bertrand Gervais.

Lui est plus vieux, elle est plus jeune. Lui est opiniâtre, elle est plus effacée. Lui l’aime, elle aussi. Mais parfois, ça ne suffit pas. Comme pour fuir leurs problèmes, les amoureux se lancent dans un road trip vers la côte est américaine. Un voyage qui prendra des airs de quête d’identité, à travers les réminiscences du protagoniste qui se souvient d’un père explosif et violent ; de ses recherches sur un soldat mort remarqué par hasard au Vietnam Veterans Memorial, Edward D. Henry, sa fascination pour les films de guerre, et ses querelles incessantes avec Mathilde, qu’il surnomme affectueusement Mathy.

Si on voyage constamment dans le roman de Gervais, tout tourne vraiment autour du « Père », une figure négative et flamboyante dans la vie de son fils. Victime de ses propres excès, le père courra vers sa propre perte. En extériorisant son mal-être dans des actions brusques et hors de toute logique, il mettra plus souvent qu’autrement sa propre santé physique en danger… Ce qui n’aidera en rien son bien-être mental. Comme s’il était toujours sur le bord d’un précipice, le père mène une vie intense et imprévisible. Et son fils n’en peut plus. Tenant la vie familiale à bouts de bras, il en viendra à souhaiter inconsciemment la disparition – et même la mort – de son propre paternel.

Père s’était encore raté… On n’en finirait donc jamais. Le destin avait tout de même porté un coup et accompli ce que je n’avais pas été capable de faire moi-même.»

À travers ces tristes souvenirs familiaux, l’écrivain arrive parfois à des bijoux d’écriture. C’est habité, c’est riche… ça donne envie d’en savoir plus. La dernière guerre aurait peut-être d’ailleurs gagné en consistance en se basant uniquement sur ces épisodes, qui mériteraient d’être explorés davantage. De souffrance, de peur, de tout peut-être, le protagoniste semble laisser une partie de lui-même dans l’enfance… Et c’est bien dommage.

Comment un homme élevé par un père aussi extravagant peut arriver à aimer « comme il faut »? C’est la question qui traverse tout le roman. Avec une plume parfois empruntée cette fois, qui brise le ton avec les segments sur la vie familiale, l’auteur tente de définir la relation difficile de ces deux êtres amoureux qui n’ont rien en commun, si ce n’est l’envie incompréhensible de passer du temps ensemble malgré leur relation construite sur la guerre, toutes les guerres. Le couple a malheureusement tendance à « s’enfarger dans les fleurs du tapis de l’argumentation », si vous me permettez l’expression. Ça peut devenir irritant à la longue : tout est tellement prétexte à l’engueulade que ça en devient presque trop lourd pour être vrai.

– Il pleut maintenant
– La radio dit que ce sera ce soir.
– Le pare-brise…
– Je n’ai fait que répéter ce qu’ils viennent de dire à la radio.
– Je veux bien, Mathy, mais ce n’est pas parce que c’est dit à la radio qu’on doit le croire. Surtout si on le voit de nos propres yeux.
– Nos yeux? Ils se trompent souvent.
– Tu exagères! Il pleut.
– On l’a prouvé en laboratoire. Toutes ces expériences qui disent que rien n’est jamais ce à quoi ça ressemble… Il n’y a ni passé, ni présent, ni futur, sauf dans notre cerveau.
– Attends. Est-ce qu’il pleut ou il ne pleut pas?
– Je préférerais ne pas répondre.
– T’es pas sérieuse… Et si je te tords le bras?
– Qui, toi? Tu oserais me faire mal?»

Qu’est-ce qui les accroche l’un à l’autre? Qu’est-ce qui les pousse à s’investir dans cette drôle d’histoire qui semble les exaspérer encore un peu plus à chaque dispute? Nul ne le sait. Et Gervais non plus, peut-être.

Et la dernière guerre elle? Elle donnera lieu à un résultat étonnant, à un cessez-le-feu qui risque de faire grincer des dents. Comment deux personnages qui n’ont pas réussi à avoir une conversation saine durant tout le roman peuvent envisager ce genre de projets? Il faudra tout de même fermer le roman avec une envie qui ressemble à s’y méprendre à celle qui nous prend en criant à l’héroïne d’un film d’horreur «de ne surtout pas aller au sous-sol!» malgré la certitude de ne pas être entendu.

Mélissa Pelletier

La dernière guerre, Bertrand Gervais, Éditions XYZ, 2017.

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