Le dernier opus de Matthieu Simard, Ici, ailleurs, est de ceux qu’un critique peine à décrire. Mille choses pourraient être dites à son sujet, mais sa construction en château de cartes nous fait hésiter. Si on souffle trop d’information, on risque de se faire s’écrouler l’édifice avant que le prochain lecteur n’en franchisse le seuil. Ici, ailleurs tient ses assises sur le mystère des petites choses, sur des dévoilements simples qui frappent comme un train. Le château se souffle de lui-même le moment venu.

Marie et Simon viennent d’emménager en campagne. Ils ont acheté une maison sur un coup de tête, de peur de changer d’idée. Ils s’installent sans ouvrir leurs boîtes, font l’amour « parce qu’il le faut » et visitent les alentours. Le village se vide depuis qu’on y a planté une antenne. Malgré tout, les villageois n’ont aucune envie d’accueillir des étrangers et le font savoir aux nouveaux venus. Le couple n’en a cure. Il s’est installé au village pour s’offrir un nouveau départ et n’a pas besoin des autres pour cela.

Des voix qui dansent

Ici, ailleurs est un roman à deux voix, celles de Marie et de Simon. On découvre chacun des narrateurs dans ses mots, mais plus encore dans ceux de l’autre. En adoptant cette structure, l’auteur parvient à mettre en scène cette dualité qui fait l’unicité d’un couple. Deux êtres qui ont grandi avec et devant l’autre, et dont les regards ne sont pas dupes. Quand Marie ment, Simon le sait. Sauf qu’il ne dit rien, comme ça Marie s’abstient aussi de parler quand elle le surprend à mentir.

Nous survivons en échangeant nos mensonges comme les enfants échangent leurs jouets. Dans ce village qui ne nous ressemble pas nous apprendrons à inventer les vérités qui nous feront le plus de bien. Je sais maintenant que nous ne pourrons jamais oublier le passé, mais c’est ce que nous essaierons de faire malgré tout. Oublier le passé et nous aimer aujourd’hui. Isolés loin d’ailleurs, nous masquerons nos cicatrices à coups de fausses espérances. » (p. 43, narration de Simon)

Ces deux voix narratives s’harmonisent comme dans une danse. On valse d’un personnage à l’autre sans que jamais ne soit rompu le rythme de lecture. L’intégration de dialogues entre les amoureux tout au long du roman contribue à lier les deux voix pour en faire un tout. Lorsque l’un narre, on retrouve la voix de l’autre dans les dialogues. Les narrations se font ainsi écho.

Nous continuerons à ne rien dire très fort comme chaque fois que nous nous disputons. Nous reculerons sans arguments, répéterons les mêmes choses vides et sacrerons avec de plus en plus de vigueur. Puis nous cesserons. […]

— C’est tellement niaiseux, Marie. Dans quarante ans, je te raconterai la seule fois de ma vie où j’ai failli toucher une carabine. Tu vas dire que tu t’en souviens pas, mais je vais savoir que c’est pas vrai. Tu vas très bien t’en souvenir. » (p. 58-59, narration de Marie)

Écrire vrai

Matthieu Simard décrit avec beaucoup d’humanité la force fragile du couple. Il parvient à trouver le juste équilibre entre sensibilité et humour pour nous faire aimer ses personnages principaux. Puis, on découvre avec plaisir les personnalités d’Alice, de Fisher ou d’Anne-Bénédicte, ces gens du village trop ou pas faciles à connaitre. Surtout, c’est à force d’avancer dans cette faune humaine qu’on découvre ce qui ne va pas. Parce que, clairement, ça ne va pas.

On aime Ici, ailleurs pour sa puissante humanité, mais aussi pour la force de son style. Les phrases, bien tournées et empreintes de belles images, n’oublient pas d’être efficaces. Elles s’étendent comme un lierre et fleurissent, par-ci par-là.

Nous avions passé une demi-heure dans l’allée de la plomberie à nous chanter la pomme de douche et je savais déjà que je l’embrasserais avant même d’avoir mis le pied au rayon des calfeutrants. Nous avions résisté encore un moment, le temps de nous mentir un peu, pour rire. » (p. 59, narration de Marie)

Enfin, l’écriture se fait belle sans verser dans le joli. Elle éclaire un sujet beaucoup plus sombre, celui qui se dévoile au fil des pages et qui a soufflé comme un château de cartes le bonheur des personnages. Qu’on lise Ici, ailleurs pour sa fine prose ou pour la force de ses personnages, on ne sera pas déçu.

– Christine Turgeon

Ici, ailleurs, Matthieu Simard, Alto, 2017, 125 p.

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