Une campagne liégeoise baigne dans la brume (superbement photographié par Ruben Impens). Une silhouette se dessine au loin. Sur la route déserte qui la traverse, une automobile. La silhouette a disparue. La voiture se rapproche et soudain, quelqu’un surgit du fossé pour se précipiter devant le véhicule. La personne percutée s’effondre sur le sol. La voiture s’écrase contre un arbre. Le temps s’arrête, le mystère s’installe. Puis, le corps au sol se relève, se dirige vers la portière, l’ouvre et se penche vers l’intérieur.

Le battage médiatique autour de Grave (Raw est le titre de la version sous-titrée en anglais) s’intéressait davantage au fait que deux personnes se sont évanouies en salle, plaçant l’oeuvre au rang des films difficiles à regarder (les habitués de films d’horreur ont été habitués à plus dégueulasse), qu’à son propos. Bien que le film nous parle de cannibalisme sans agent adoucissant, il s’agit en fait d’une étude de personnage camouflée dans ce qui a l’apparence d’un film d’horreur. Gagnant du prix FIPRESCI du festival de Cannes en 2016, Grave est un film nuancé et intelligent qui s’intéresse à la relation qu’a l’humain avec lui-même.

Justine (Garance Marillier) est une nouvelle étudiante de la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Liège. Bonne élève, de nature effacée, végétarienne, militante des droits des animaux, elle se voit forcer d’ingérer de la viande crue lors de son initiation départementale. Elle devra alors composer avec une nouvelle faim.

La libération de la jeune fille

Définitivement féministe, Grave est une histoire d’émancipation. Celle d’une jeune fille qui se retrouve, pour la première fois, libre de ses décisions et de ses actes et qui découvre les plaisirs de la «chair», de la l’autonomie, de la vie adulte, de la liberté étudiante. Le film nous fait donc passer d’une petite fille n’ayant jamais désobéi à une femme qui célèbre son identité. Pour bien marquer la course, Julia Ducournau prend soin de placer Justine en relation avec son contraire, sa soeur Alexia (Ella Rumpf), paroxysme d’insouciance. Elle apprendra donc le laisser aller, le désir de l’autre (l’autre interdit, colocataire gai, un peu bad boy, irrévérencieusement libre, joué par Rabah Nait Oufella), la célébration de soi, la découverte des limites.

Ainsi, sur fond de mode de vie estudiantin, la réalisatrice réfléchit aux implications d’être femme, le rôle pré-modelé qui doit être adopté et la pression qu’a le corps de son conformer aux attentes de la société.

Lycanthropie nouveau genre ou nouvelle vague de « body horror »?

Même si tous les éléments faisant directement allusion aux loups sont évacués, on pourrait quand même y voir une réappropriation du mythe. D’abord, si Justine ne se transforme pas physiquement comme le faisaient les créatures des légendes, on retrouve dans l’histoire le même rapport au corps. Esclave de ce besoin grandissant pour la chair fraîche, issu d’une première «contamination» forcée, la protagoniste doit obéir aux lois que lui dicte son organisme. Si elle ignore sa nouvelle condition, elle ne fera qu’exacerber la violence de la possession. La partie bestiale gagne tranquillement du terrain sur le soi «civilisé», menaçant de détruire ce qu’elle avait jusqu’alors construit. Mais le film nous parle également de cette victoire quant au rejet des étiquettes, de ce refus de se plier aux idées préconçues.

Plusieurs voudraient placer l’oeuvre dans une lignée de films français assez graphiquement violents comme Haute Tension (Alexandre Aja, 2003), À l’intérieur (Alexandre Bustillo, Julien Maury, 2007) ou Martyrs (Pascal Laugier, 2008), mais à mon avis ce serait chercher à l’inscrire dans un courant auquel il n’appartient pas. Son cousin français pourrait être le Dans ma peau (2002) de Marina de Van qui explorait la mutilation ou mieux encore, on pourrait trouver une filiation chez les films fétichistes de David Cronenberg. L’horreur ne réside pas dans la volonté de faire peur à l’auditoire, mais plutôt de présenter l’exploration charnelle sans tabou ni limite, examinant le plaisir sensuel de la chair, devrais-je dire de la viande, avec un acharnement masochiste (ou sadique, ça dépend du point de vue…) afin de provoquer chez le spectateur un sentiment amalgamé de révulsion et de fascination.

Si le scénario ne réinvente pas la roue, si la fin nous livre une morale maladroitement (à savoir que peu importe l’héritage qu’on nous lègue, c’est ce que nous en faisons qui est décisif), si la réalisatrice cherche parfois quelle palette de couleurs donner à son film (lyrisme ou réalisme…ce n’est pas tout le temps clair), il reste que Grave est un film d’auteur original qui pose un regard intéressant sur l’identité.

Le film ne connaît pas encore de sortie en salle au Québec. Sa projection au Centre Phi le 19 mai est donc, pour le moment, votre seule chance de voir le film sur grand écran. À mon avis, c’est un événement à ne pas manquer.

Rose Normandin

Grave (Raw) de Julia Ducournau. Présenté au Centre Phi, le 19 mai seulement! Pour toutes les informations, c’est ici.

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