Courtoisie photos : A-Z Films

Deviendrais-je le héros de ma propre vie ou cette place sera-t-elle occupée par quelqu’un d’autre? »

C’est à cette citation de David Copperfield (Charles Dickens) que Florence confronte ses élèves de CM2 en passe de franchir l’étape du collège. Mettant en scène une institutrice trentenaire, héroïne des temps modernes et mère d’un de ses élèves – Denis – Hélène Angel revient avec un quatrième long-métrage sur le rôle de l’éducation: Primaire.

La figure mentionnée par le roman d’apprentissage de Dickens et esquissée avec Primaire est celle du héros mythologique. Celui qui, face aux pouvoirs des dieux, s’initie à la vie à travers une série d’obstacles. Le spectacle de fin d’année en préparation ne déroge pas à la règle et la confirme en insufflant au récit cette insertion du divin dans la vie de tous les jours. L’apport céleste, c’est avant tout la musique originale et classique de Philippe Miller, posée avec grâce sur cette multitude de jeunes visages pour qui tout reste encore à créer, à l’image de la construction des hommes reproduite par des innocents déguisés en dieux.

Ulysse devint homme, l’enfant adolescent. La corrélation entre innocence et évolution fait sens dès lors que la métamorphose humaine opère, celle du saut dans le vide que représente la construction personnelle. Qui dit mythe dit voyage initiatique, parcouru autant par l’enseignante que par ceux qu’elle accompagne dans l’apprentissage de la vie. Mais c’est justement avec cette thématique que la grâce qui frôle le film dès ses débuts reste en suspens.

Fiction: tout est dans le dosage

Là où l’Être et avoir (2002) de Nicolas Philibert privilégiait les interactions individuelles entre l’enseignant et son élève Jojo, Primaire lui préfère les interventions de l’enseignante seule face à son audience, ajoutant une distance avec ses élèves et une dimension théâtrale qui rappelle les caractéristiques d’une fiction trop orchestrée. Ces monologues de Florence – comme celui qui met un point final au film – se cristallisent dans l’explication au détriment de la démonstration, engloutissant avec eux toute subtilité face à la double valeur didactique du long-métrage.

Le caractère divin perd peu à peu sa substance dès lors qu’il ne puise plus au cœur des relations quotidiennes entre enfants et adultes, comme celles – dont seule l’amorce subsiste – entre le jeune Sacha et Florence, entre l’élève et son beau-père Mathieu, puis entre l’enseignante et son fils. Construit sous forme de mosaïque d’histoires fragmentées dès son premier quart, le film perd soudainement en puissance par cette décision scénaristique qui laisse sur sa faim quiconque voudra témoigner de l’approfondissement de ces liens humains.

Même si Primaire assume un héritage inspiré de L’Argent de poche (1976) de Truffaut et malgré la dissimilitude majeure avec Être et avoir – celui-ci se réclamant du genre documentaire – il est impossible de ne pas tomber dans la comparaison si l’on sait que l’influence de ce dernier est entièrement assumée, voire calquée. Preuve en est, la toute première scène exposant Florence et une élève en difficulté apprenant à lire, et celle dans laquelle elle demande à sa classe de comptabiliser le nombre de dictées données dans sa carrière, qui font directement écho à des scènes similaires avec l’instituteur Georges Lopez.

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L’éducation et ses limites

On le sait bien, l’excès est ce qui caractérise les dieux. Et c’est ceux du personnage joué par Sara Forestier (L’Esquive, La Tête haute), bien qu’incroyable dans la peau d’une professeure des écoles menée par un combat des plus nobles qu’est celui de la transmission, qui vient partiellement faire défaut à cette fresque où la maladresse de l’ordinaire aurait permis une expérience des plus sincères. Le gouffre du mélodrame n’est jamais bien loin lorsque le camp des idéalistes fait face à celui des désabusés en salle des profs. Pourtant cette scène, dont le dosage tient difficilement en équilibre, reste criante de vérité quant aux défis auxquels le corps enseignant fait face.

Où s’arrête le rôle de l’école face à l’éducation? C’est ce que soulève le film tantôt avec maladresse tantôt avec une indicible justesse. La pertinence de Primaire ne réside pas uniquement dans son approche solaire du sujet, mais avant tout dans sa mise en relief de la brûlante évolution du vocabulaire éducatif et des méthodes d’apprentissage, non sans humour et référence à l’actualité.

Professeur des écoles, enseignant? Apprendre, enseigner? Compétences, connaissances?

Autour d’une table à la cantine, chacun y va de son grain de sel pour rassurer l’enseignante stagiaire, effrayée par tant d’énergie. Il n’empêche que l’implication ne se jauge qu’au degré de passion de celui ou celle qui – responsabilité de taille en main – fait face à la vivacité de demain.

Pertinent, ce choix de privilégier le plan fixe paraît d’abord anodin, élément de réalisation justifié par ce besoin que rien ne puisse enfreindre le dynamisme de l’enfance dépeint avec exactitude et sans hiérarchie. À double tranchant, cette inclinaison judicieuse à vouloir rester cloîtré entre les murs de l’école ne s’adapte pas toujours à la hauteur d’enfants chère à la réalisatrice de Propriété interdite (2011), qu’un abaissement de la caméra ou plan-séquence dans le couloir suivant la journée d’un bambin auraient facilité.

Déjà bercée à ses débuts par le thème de la jeunesse, il est dommage d’observer la scénariste et réalisatrice française s’éloigner de l’imaginaire de l’enfance (Peau d’homme coeur de bête, Rencontre avec le dragon) dans l’élément de sa filmographie qui en aurait eu le plus besoin. On ne peut alors s’empêcher d’imaginer un Primaire dans lequel la vedette n’aurait pas été volée mais bien partagée. Sous les traits d’une héroïne déguisée en enseignante, Hélène Angel leur reconnaît un ultime point commun, celui d’avoir l’avenir entre leurs mains.

– Ambre Sachet

Primaire d’Hélène Angel, Une production A-Z Films, en salles le 12 mai 2017.

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