Crédit photo : Sylvie-Ann Paré

À sa parution en 2016, le livre de Fanie Demeule a été un véritable coup de poing. Bien plus qu’un roman sur l’anorexie, il nous raconte le point de rupture que vit une jeune fille lorsque pour la première fois, elle prend conscience du peu de contrôle qu’elle exerce sur son corps. Ainsi, pour échapper aux multiples trahisons possibles – allant des menstruations, à la maladie et même à la mort subite – elle redouble d’ardeur pour plier ce corps à sa volonté, aussi destructrice soit-elle. C’est un roman sur le besoin de s’affranchir de sa corporalité, de sa condition de femme et de sa mortalité, mais également sur l’acceptation de soi et de sa vulnérabilité. À mesure que l’on s’enfonce dans la logique fautive de la protagoniste, on assiste à sa douloureuse réalisation que vivre est en soi un exercice de lâcher prise. Bref, c’est un roman complexe et dérangeant, écrit avec une plume d’une grande intelligence et sensibilité.Gabrielle Lessard, comédienne, autrice et metteure en scène, a été tellement interpellée par l’œuvre qu’elle a voulu le porter sur scène.

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Afin de préserver l’écriture poétique et brutale de Demeule, Lessard apporte au projet deux innovations importantes. D’abord, elle installe le texte sur une scène bi-frontale, sorte de grand lit bourré d’oreillers et d’édredons (dans une scénographie efficace d’Odile Gamache). Puis, elle divise le monologue original entre la protagoniste principale et son copain. On assiste donc à une crise de panique nocturne qu’il ne sera possible de désamorcer qu’en se remémorant les moments charnières de sa vie jusqu’ici, veille de son vingtième anniversaire. Le texte offre alors une double raclée, en ce qu’il sert d’armes de manipulation entre les deux personnages, mais également au public, qui est forcé de s’observer réagir lors de révélations pas toujours facile à entendre, le plaçant dans une position de réceptivité nerveuse.

Le reste de la conception est efficace, mais manque de raffinement. L’éclairage de Cédric Delorme-Bouchard et la conception sonore du duo Le Futur cernent bien la direction artistique du projet, mais annoncent les points de tension en avance, ne laissant pas beaucoup d’espace au spectateur pour qu’il puisse arriver lui-même à ses constats. De plus, si Charlotte Aubin (qu’on avait tant aimée pour son sens de la retenue dans Isla Blanca) et Jérémie Francoeur tirent leur épingle du jeu, il semble que la direction d’acteur n’a pas su les empêcher de sombrer de temps en temps dans la manie de crier leur intensité ou de déclamer leur profondeur. Pourtant, on sent les acteurs capables de plus de subtilité.

D’ailleurs, c’est ce que l’on pourrait reprocher à cette adaptation de Déterrer les os, c’est-à-dire de ne pas avoir su reconduire sur scène les subtilités du texte original. Peut-être par peur de trahir le livre, Gabrielle Lessard ne prend pas de risque, offrant une pièce un peu sage malgré le matériel choc. On se retrouve devant un excellent spectacle, qui néanmoins, n’arrive pas à émouvoir autant que la lecture du roman.

Rose Normandin

Déterrer les os est présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à la salle Jean-Claude Germain jusqu’au 5 mai 2018. Pour toutes les informations, c’est ici

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