Photo : Caroline Desilets

Trois ans après le succès et la nomination aux Juno de Hot Dreams, le trio canadien Timber Timbre refait surface avec Sincerely, Future Pollution, disponible le 7 avril, sans faire de compromis sur un programme musical audacieux. Si Hot Dreams nous berçait dans des arrangements suaves à forte teneur en saxophone et en mellotron, la plus récente production assume pleinement un son synthétique, rétrofuturiste et aseptisé qui sert de fondation à une poésie lugubre et dystopique. Autant la critique sociale qui habite les textes semble d’actualité, autant la musique, elle, se veut anachronique et judicieusement off dans le choix des instruments et des techniques de mixage.

En gros, Sincerely, Future Pollution risque d’enchanter les fans des eighties et un peu moins les auditeurs intéressés davantage au côté doux, folk et californien de Timber Timbre – le mercure a chuté de quelques degrés. L’an passé, Taylor Kirk, accompagné de ses acolytes franco-ontariens Mathieu Charbonneau et Simon Trottier, ont traversé l’Atlantique pour enregistrer du matériel au château La Frette, à proximité de Paris. Explorant la collection de synthétiseurs qui y habite, ils y ont déniché toute une palette de sonorités rétro, acides, métalliques. Kirk est transparent dans son intention « d’aller plus loin en termes de genre et au-delà des sonorités classiques ». Le résultat est aussi funky qu’étourdissant, et toujours bravement minimaliste.

Le premier titre, « Velvet Gloves & Spit » installe dès l’ouverture des instruments bien campés dans le rétro qui se déversent dans un funk à deux guitares. Mais c’est « Grifting » qui achève de confirmer qu’on est ailleurs, et pas si loin de Bowie : les guitares sont gonflées de wah-wah, la voix est doublée d’un chuchotement fantomatique, puis, sans avertir, un éclat de réverbération numérique illumine le smog toxique des ruelles. S’ensuit un chaud refrain céleste qui rappelle presque Peter Gabriel avant que « Skin Tone » n’installe une groove qui spirale dans une hypnose aussi agréable qu’oppressante.

L’arrangement épuré de «  Moment » est une autre pièce forte qui culmine dans un solo de guitare raw et senti avec des intonations quasi vocales. « Sewer Blues », dont le clip est sorti en janvier, accumule les métaphores citadines les plus sombres sur un rythme inflexible : « Moving through this tomb / Of vapor and perfume and fog-filled rooms ». Sur « Western Questions », on croirait ressuscité le Leonard Cohen du temps de I’m Your Man, autant dans l’arrangement candide (avec woodblocks disco!) que dans le ton de voix cynique qui chante :

I’m the hero of the human highway,
I’m the savior of the ethnist fear
Overdue by assassination, promoting racial vaccination and fear
Hollywood halo
The UFO light
Who’s in from every screen
Western questions, desperate elections, campaign Halloweens 

Plus loin, des basses menaçantes aux échos distortionnés installent la chanson-titre dans l’image d’une sorte de vie de mégalopole viciée, ou chaotique, à la Blade Runner. On trouve sur « Bleu Nuit » une superbe apparition du saxophone, fusionné à une voix humaine dans une inquiétante relation homme-machine. On passe d’un tapis d’arpégiateurs à un d’électro-pop vintage qui pourrait transmettre une envie soudaine d’écouter des animes comme Cyber City Oedo 808. Le rideau se ferme sur la grandiose et aérienne « Floating Cathedrals », armée d’un refrain qui reste dans la tête : le trio est en pleine forme.

Sincerely, Future Pollution est une drôle de bête: l’album est ingénieusement construit et demeure du Timber Timbre tout en prenant une place particulière dans son répertoire. Visiblement, le groupe n’est pas en reste, dérange habilement, et poursuit sa culture intelligente du malaise.

Nathan Giroux

La pochette de l’album