Le temps a filé. Mariée depuis ses 16 ans, Lila, la belle, la talentueuse, l’intransigeante, travaille à l’usine. Elena, de son côté, a fini de brillantes études. Elle a publié un livre à succès, et, exilée à Florence, elle fréquente une élite intellectuelle qui la respecte : elle pourrait presque être heureuse. Dans une Italie déchirée entre attentats, montée du fascisme et luttes prolétaires, les deux amies, jadis inséparables, s’appellent de manière occasionnelle, ne se voient plus. La jalousie, le désir, l’envie ou l’Italie ont-ils détruit leur amitié? Dès les premières lignes de Celle qui fuit et celle qui reste d’Elena Ferrante, le ton est posé :

Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n’avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n’en avait pas l’envie, ou bien n’en voyait pas l’utilité. »

Et pourtant. Quelque chose subsiste entre les jeunes femmes, quelque chose qui habite avec force et justesse les quelques quatre cents pages de ce nouveau chef d’œuvre de la romancière italienne Elena Ferrante.

Il est difficile de parler de Celle qui fuit et celle qui reste sans gâcher le récit : on y retrouve évidemment tous les héros des premiers tomes, avec la même urgence, la même franchise, la même beauté. Chaque personnage a changé, et pourtant tout le monde semble identique, figé dans le temps des angoisses et incertitudes, dans une réalité variable, mais toujours précaire.

Aussi coup-de-poing que les tomes précédents, l’avant dernier de la série se distingue par l’omniprésence du thème de l’écriture et du besoin de compréhension du passé et des dynamiques d’amitiés et d’amour qui y ont évoluées. La condition des femmes, notamment via la maternité, fait aussi partie intégrante du récit. Ferrante évoque avec réalisme le conditionnement, les sacrifices, les inégalités, le déterminisme physiologique. Dans cette société inégalitaire et sexiste, les femmes sont en effet mères, maitresses, travailleuses, trainées, traitresses, mais jamais uniquement femmes. Alors que l’héroïne réfléchit à ces enjeux, tantôt avec naïveté, tantôt avec vision, elle se jette tout autant dans une introspection personnelle et empreinte d’une plus grande maturité.

Devenir. Ce verbe m’avait toujours obsédée, mais c’est en cette circonstance que je m’en rendis compte pour la première fois. Je voulais devenir, même sans savoir quoi. Et sans vraie passion, sans ambition précise. J’avais voulu devenir quelque chose – voilà le fond de l’affaire – seulement parce que je craignais que Lila devienne Dieu sait quoi en me laissant sur le carreau. Pour moi, devenir, c’était devenir dans son sillage. Or, je devais recommencer à devenir mais pour moi, en tant qu’adulte, en dehors d’elle. »

Une fois de plus, avec Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante nous offre un roman à dévorer en premier lieu, puis à réfléchir et à discuter. À feuilleter à nouveau. Parce qu’il peut se lire autant simplement pour son histoire que pour les réflexions qu’il soulève à différents niveaux, Celle qui fuit et celle qui reste est, dans la même veine que les deux œuvres qui le précèdent, un chef d’œuvre.

Annick Lavogiez

Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante, Gallimard, 2017

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