Que ce soit dans le noir d’une salle de cinéma, blottis dans un snuggie devant la télé ou le nez collé à la tablette, les productions audiovisuelles d’ici nous absorbent. Et pour cause! Denis Villeneuve, Xavier Dolan, Unité 9 et les Beaux malaises sont la preuve de l’inépuisable imagination des créateurs de fiction québécois.

Pourtant, les fidèles au rendez-vous télévisuel Au secours de Béatrice ignorent par exemple que le projet a mis plus de 7 ans à se concrétiser. De l’idéation à la production, en passant par le développement et le financement, les façons de faire en cinéma, en télévision et en production de contenu numérique diffèrent à plusieurs niveaux.

Pour mieux connaitre les réalités du processus créatif propres à ces trois secteurs, l’association Femmes du cinéma, de la télévision et des médias numériques et l’Académie Canadienne du cinéma et de la télévision organisaient, mercredi dernier à l’hotel Hyatt, la conférence Création en fiction. Une distribution cinq étoiles composée de femmes chevronnées et de jeunes professionnelles du métier venues échanger sur les défis à relever à travers trois projets – le film Nelly, la série dramatique Au secours de Béatrice et la websérie Quart de vie.

Si l’émission Au secours de Béatrice est le résultat d’un travail de longue haleine, la comédie Quart de vie, présentée sur Tou.tv, s’est matérialisée en quelques mois. Pourquoi? Car les productions destinées au petit écran impliquent plusieurs parties prenantes.

L’histoire de Béatrice

Les instigatrices de Au secours de Béatrice, la productrice Sophie Lorain et l’auteure Francine Tougas, ont frappé à plusieurs portes avant de trouver preneur chez TVA. Ginette Viens, vice-présidente, Marques et contenus chez Québecor Contenu explique la position des diffuseurs : « Nous sommes les premiers téléspectateurs d’un projet, explique t-elle. Nous devons penser aux goûts de notre public et s’assurer que le concept cadrera avec le reste de la grille saisonnière.»

Qui dit succès auprès des téléspectateurs, dit aussi bonnes cotes d’écoute. Elles sont primordiales pour satisfaire les investisseurs et retirer les précieux revenus publicitaires. Élaborer un projet en respectant les visées de toutes ces parties prenantes oblige l’auteure et la productrice à faire preuve de flexibilité et d’imagination pour adapter l’idée initiale à ce cadre. «Trouver une forme télévisuelle à notre concept et la décliner en plusieurs épisodes tout en respectant les visées du diffuseur demande du temps et de l’énergie, avoue Sophie Lorain. « Nous devons aussi préserver notre vision artistique tout en composant avec les contraintes budgétaires. »

L’équipe de production de la websérie Quart de vie – l’auteure Kadidja Haïdara, la réalisatrice Marie-Claude Blouin et la productrice Vicky Bounadère – a bénéficié d’un financement Radio-Canadien sans avoir à se plier à un cadre aussi rigide. Sophie Bégin, chef de contenu, nouvelles écritures et documentaires convergents à Radio-Canada nous dit pourquoi:

Nous sommes moins frileux à intégrer des contenus plus éclatés et diversifiés, affirme-t-elle. « Sur Tou.tv, il n’y a pas de grille saisonnière, une série peut être mise en ligne à n’importe quel moment de la l’année pourvu que nous ayons l’argent pour la produire. »

Le nerf de la guerre

Malgré les modèles d’affaires différents, le financement demeure un nœud pour les productions cinématographiques, télévisuelles ou numériques. Selon Francine Tougas, les restrictions budgétaires ont un impact sur les scénarios : «Cette contingence oblige à multiplier les scènes de dialogues pour minimiser les moyens techniques. Nous sommes confinés à certains types d’histoires, nous devons créer des projets plus simples.»

Une affirmation soutenue par le trio derrière la production du film Nelly – Nicole Robert, productrice, Anne Émond, auteure et réalisatrice, et Marie-France Godbout, directrice nationale longs métrages marché francophone à Téléfilm Canada.

Le secteur cinématographique tire la principale partie de son financement de sources gouvernementales. Pour illustrer la situation budgétaire, Nicole Robert raconte :

On m’a octroyé un budget de 3.3 millions pour les films : Karmina et Les sept jours du talion. Le hic, c’est que quatorze ans ont passés entre les deux productions! Nos sources de financement restent au beau fixe et tendent même à diminuer avec les années. Par contre, les coûts de productions et ceux des fournisseurs de services externes eux, augmentent. »

Aucun siège n’est laissé vacant durant la conférence, signe d’un désir de la part des artisans d’unifier leurs forces et de réfléchir aux solutions pour améliorer la faisabilité des projets audio-visuels. Après l’événement, les participants se saluent et discutent. La jeune auteure et comédienne Shelby Jean-Baptiste en profite d’ailleurs pour se faire connaître. Elle espère rencontrer un producteur intéressé à rendre possible ses deux concepts destinés au petit écran. Comme quoi, malgré les aléas du processus de production, les créateurs continuent de travailler d’arrache-pied pour porter leurs projets de fiction à la réalité.

Laurence Pinard

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