Crédit photo : Eric Nonapen

Ce texte a été écrit en réaction au texte « Musique : la vérité sur les critiques de musique » signé par Hugo Mudie sur le site d’Urbania le 11 août 2017.

Je ne connais pas particulièrement Hugo Mudie, et je devine que le grand public non plus. Pourtant, son CV n’a rien à envier à qui que ce soit, lui qui a lancé plus d’une trentaine d’albums dans sa carrière, dont plusieurs avec The Sainte Catherines, et cofondé Dare to Care et le Pouzza Fest. Si son parcours inspire le respect, cela ne lui donne cependant pas carte blanche pour cracher sur tous les aspects de l’industrie musicale sous prétexte qu’il connaît plus ça que le commun des mortels.

Si la plupart de ses textes qui sèment volontairement la controverse ont semblé passer sans trop faire de vagues, sa récente « critique de la critique musicale » ne semblait pas justifiée, sauf peut-être pour piquer un peu les chroniqueurs culturels juste avant la sortie de son premier album solo. Si certains ignoraient encore l’existence de Hugo Mudie, c’est maintenant chose du passé.

Un mal nécessaire

Même à une époque où les Spotify de ce monde n’étaient qu’un impossible fantasme, Mudie considérait les critiques comme « un mal nécessaire ». À l’écouter, tous les critiques musicaux étaient des gens paresseux et/ou incompétents qui ne comprenaient rien à ce que l’artiste voulait transmettre à travers son art. Preuve de bonne foi, je vais lui accorder un point : il est vrai que tous n’avaient pas leur place dans l’industrie alors que leur sagesse et la qualité de leur analyse était primordiale pour bien informer les mélomanes de l’époque. C’est encore vrai en 2017.

Par contre, de là à dire que c’était rare qu’un critique fasse bien sa job, on va trop loin. »

Qu’est-ce qui décide de la pertinence d’une critique musicale, au fait? À lire le texte de Mudie, on a l’impression que toute personne qui a parlé en mal de ses projets n’est pas bonne et n’a rien compris de son sens profond. Or, ça se peut qu’un album ne soit pas bon. C’est plate pour un artiste de se le faire dire parce que ça prend du temps, de l’énergie et de l’argent, mais parfois un album est faible, ou carrément mauvais. Et quelque chose me dit que quelqu’un qui a sorti 36 albums dans sa carrière n’a pas juste signé des bijoux.

Crédit photo : Mark Solarski

Des critiques de salon

Une portion non négligeable du billet de Hugo Mudie est consacrée à rabaisser les critiques qui ne sont, toujours selon son expertise, pas des musiciens et n’arriveraient pas à la cheville de ce qu’il fait. Les seuls qui auraient l’autorité de dire ce qui est ou pas seraient… les autres musiciens. Pour ce qui est du « talent » des critiques, ça dépend de qui on parle. Certes, il y a des gens qui sont payés pour écrire des critiques sans autre formation que leur capacité à écrire des belles phrases punchées dans des textes colorés.

Puis il y en a d’autres qui sont véritablement mordus des arts, ou qui ont connu la vie d’artiste avant de plonger dans celle de critique. J’en suis. Musicien et compositeur dans une autre vie avant de me tourner définitivement vers le journalisme et la critique il y a cinq ans, je peux comprendre qu’il est frustrant de se faire dire que ce dans quoi on met autant d’énergie n’est pas à la hauteur, mais envoyer promener la critique parce qu’elle ne partage pas notre point de vue n’est pas une solution miracle pour devenir meilleur. Tous ne sont pas de vulgaires « critiques de salon », qui se permettent de critiquer sans notion de ce qu’ils écoutent. Il y a au contraire beaucoup d’excellents critiques avec des points de vue très différents qui présentent des choses dignes d’intérêt. Très souvent, ils le font bénévolement, par pure passion. Pourquoi alors souhaiter leur mort?

Pour ce qui est du fait qu’il faudrait que ce soit les musiciens – et seulement eux – qui puissent critiquer les autres musiciens, il y a un problème majeur qui se pose : dans notre petite industrie québécoise, il est archi-connu que s’il y a une chose que les artistes ne peuvent pas faire, c’est dire quoi que ce soit de mal d’un pair, du moins publiquement. Le monde est trop petit pour oser dire qu’un fil dépasse même si c’est l’évidence même. J’ai déjà convaincu des musiciens professionnels d’écrire des critiques pour moi, et presque tous ont accepté de le faire à condition de le faire sous un pseudonyme pour ne pas être reconnus, craignant de se faire lyncher publiquement pour avoir émis une opinion d’un autre artiste.

Même le milieu des critiques se laisse souvent intimider et préférera faire une critique modérément positive plutôt que de dire que tel artiste a lancé un navet. La supposition que Mudie recevra beaucoup de « 1/5 » semble alors exagérée : quoi qu’en pense Mudie, aucune critique sérieuse ne basera sa note sur l’attitude du chanteur.

Aujourd’hui, pour répondre à la question rhétorique en sous-titre ([Les critiques s]ont-ils plus utiles que jamais à l’heure de la démocratisation de l’écoute?), la véritable utilité des critiques est de faire en sorte que les artistes existent aux yeux du public. La différence entre une grosse vedette de la pop et un nobody, aussi talentueux soit-il, c’est que personne ne parle jamais du deuxième. Katy Perry a beau sortir un album que plusieurs critiques considèrent horrible, ils prennent quand même le temps d’écrire sur elle et sa musique, donnant de l’attention à l’artiste. « Parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en » résume bien cette situation. Pour avoir déjà écrit des critiques sur des EP ou des démos plus ou moins bien produits d’artistes aucunement connus, je peux dire que ces nobodies sont vraiment contents qu’on parle d’eux, même si c’est pour dire que leur mixage est amateur, que la basse n’est pas tight et que la voix de la chanteuse et particulièrement agressante sur la piste 3.

La critique donne une visibilité gratuite à un artiste. La voir comme une menace est comme être un anti-vaccin en 2017. Ça pique sur le coup, mais ultimement, c’est pour ton bien, quoi qu’on en pense. »

Ce qui est ironique, c’est que trop de gens vont pointer du doigt l’art et accuser les artistes d’être inutiles à la société, mais que des artistes « incompris » vont eux-mêmes énoncer les mêmes énormités à l’égard de leurs critiques. Nous sommes pourtant dans le même bateau, vivant nous aussi avec à peu près rien, motivés seulement par notre passion de faire ce qu’on pense être la bonne chose pour faire avancer le milieu culturel. Combien de journalistes et de critiques s’investissent corps et âme dans de nombreux projets n’offrant comme rémunération que « de l’expérience et de la visibilité »? Oui, notre statut nous donne accès à des albums avant leur sortie et à des spectacles gratuitement, mais parfois c’est aussi le fun de manger.

Crédit photo : Courtney Recker

Je n’écris pas pour toi non plus

Tant mieux si les musiciens ne s’arrêtent pas aux mauvaises critiques pour continuer dans ce qu’ils pensent être le bon filon dans leur art. Par contre, c’est réciproque : les critiques (les vrais) se fichent de heurter les sensibilités des artistes s’ils considèrent que le concept de leur nouveau projet n’est pas réussi ou si le nouveau son semble être un mauvais copier-coller d’un autre artiste. Tant qu’il y aura des gens qui lisent les critiques, il y aura des critiques. Aussi simple que ça. La popularité des blogues et des webzines laisse croire que la population est plus friande que jamais d’avis honnêtes de gens passionnés qui n’ont d’autre motivation que de présenter un point de vue unique, le leur.

Pour ma part, bien que son album m’intriguait au départ, j’ai décidé de ne pas jouer le jeu de Hugo Mudie, et de ne pas y prêter autre attention que ce coup de gueule. Si tout le monde décidait en même temps de l’ignorer, combien gage-t-on qu’il redécouvrirait soudainement une pertinence aux critiques?

Olivier Dénommée

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