Crédit photo: Frédérick Duchesne

Dans le sillage de son spectacle Chair, qui abordait l’identité féminine, la vidéaste et chorégraphe Aurélie Pedron met en scène Corps caverneux, une nouvelle création engagée dans l’exploration des corps masculins.

«C’est quoi, pour vous, être un homme?» est la première question que pose Pedron à ses interprètes (Félix Beaulieu-Duchesneau, Daniel Soulières et Lael Stellick) à l’automne 2011 au début du processus de création.

Plus d’un an plus tard, la question s’ouvre à nouveau, cette fois sur scène.

Trois corps, des accessoires dans lesquels sont greffées des sources lumineuses et une ossature scénographique dont les fils et tuyaux captent l’attention se déploient sur scène. Un homme est allongé au sol, un pied cramponné à une poussette; un autre est replié sur lui-même dans une bassine, alors que le troisième homme, suspendu à une structure rappelant l’accordéon, donne l’impression de porter sa croix.

Sur fond de bruitage strident, c’est la lumière qui a le premier mot. Daniel Soulières sort un chapeau lumineux de la bassine dans laquelle il est replié et le manie de façon à créer des zones d’ombres et de lumières sur son corps. L’expérience de la vidéo de Pedron est notable. Les jeux d’ombres et de lumières creusent, allongent, ralentissent et accélèrent les mouvements minimalistes des interprètes. Au traitement poétique de la lumière se superpose la trame sonore de Laurent Aglat. Le fini esthétique est cohérent : un univers sombre et étouffant est créé.

Si les trois hommes s’approchent, se croisent, se débattent, se regardent souffrir, ils ne dansent jamais vraiment ensemble. Si les lumières s’allument, se multiplient, se dispersent, s’éteignent, elles ne renversent pas l’impression de solitude et de noirceur qui se dégage de l’œuvre. On ne cesse de chercher la lumière du regard, on l’espère au bout des tuyaux, dans l’antre de cette atmosphère caverneuse. Une séquence particulièrement réussie débute par la chute de tuyaux de sécheuse surdimensionnés du plafond. S’opère peut-être alors le premier véritable échange entre les corps demeurés jusqu’à ce moment isolés. Le plus vieux danseur montre au second comment manœuvrer son tuyau, métaphore du sexe masculin, en le laissant tomber vers l’avant à l’image d’un slinky. Puis, l’apprenti devient professeur et enseigne, à son tour, la manœuvre. S’en suit une compétition entre les deux plus jeunes interprètes, qui commencent par déployer leur tuyau respectif à quelques reprises, avant de les projeter dans l’espace, de les utiliser comme arme, puis comme repaire. Or si une certaine transmission de connaissances semble avoir rapproché les corps, l’espace d’un moment, la réconciliation n’est pas encore possible.

Il faut attendre le dernier tableau, lors duquel Félix Beaulieu-Duchesneau, pris dans la poussette de bébé, évoque de manière poignante les douleurs de l’accouchement, puis la délivrance et le soulagement, pour être témoin d’un premier éclairage général.

Il faut attendre le dernier tableau, lors duquel les corps de Daniel Soulières et Lael Stellick sont imbriqués à l’avant-scène, pour être transporté de la pleine lumière à la noirceur la plus totale, où on reste un instant, avant de voir apparaître au loin une source lumineuse.

C’est un point de fuite lumineux perdu dans l’obscurité qui a le dernier mot.

_____________________________________

Ce n’est pas avec une idée précise de la masculinité que j’ai quitté le Monument-National. Plutôt avec les ombres d’un doute et l’allégorie de Platon en tête. Rien n’est offert directement dans cette œuvre: les objets sont souvent détournés de leur usage habituel, les corps apparaissent ombragés, les sons voyagent et se transforment souvent trop rapidement pour être reconnus.

Pedron a souvent répété en entrevue qu’elle ne voulait pas imposer sa vision de la masculinité, mais plutôt faire émerger l’essence portée par les corps masculins. À la sortie de Corps caverneux, j’ai essayé de me retenir, mais n’ai pu m’empêcher de tenter bêtement de mettre des mots sur cette essence. Certes, exercice futile, réponses malhabiles et nécessairement «à côté », mais je partage quand même : si C’est un homme, Ça aura été repoussant et attirant, souffrant et jouissif, drôle et émouvant, clair et obscur, élastique, et peut-être plus seul que quoi que ce soit d’autre.

– Émilie Coulombe

Corps caverneux est présenté jusqu’au 3 février au Studio Hydro-Québec du Monument-National.