Le conseil de la semaine, c’est un peu pour donner au suivant, pour écrire ce que Julie Gauthier aurait bien aimé lire quand elle était seule à son bureau de directrice générale de la coopérative Paradis (dans un vieux cinéma froid où la neige rentrait l’hiver), poste dans lequel elle portait tous les chapeaux: c’est elle qui posait l’abri tempo, qui gérait un débordement de toilette un 25 décembre et qui n’avait qu’une pomme et une orange pour Noël (seul le dernier item est fabulé). Aujourd’hui artiste (cinéaste-scénariste à temps partiel), directrice du Conseil de la culture du Bas-Saint-Laurent et à la vice-présidence du Réseau des conseils de la culture du Québec, Julie a envie de partager son savoir avec tous les travailleurs culturels et artistes de la relève qui ont besoin d’un coup de pouce pour le côté le plus plate (ou pas?) de la force : financement, développement de projet, marketing… Name it! À suivre tous les lundis.

Il y a quelques semaines, le journal Le Mouton noir, un organisme à but non lucratif dont la mission est d’ouvrir et de maintenir des espaces d’information, de réflexion et de débat sur les enjeux de société, me demandait d’écrire un texte sur la place des femmes en culture. Wow… Plus facile à dire qu’à faire. J’ai cogité longtemps. Pendant que je réfléchissais dans ma voiture, Brassens jouait à la radio.

Ell’ n’avait pas de tête, ell’ n’avait pas
L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre,
Mais pour l’amour on ne demande pas
Aux filles d’avoir inventé la poudre… »

Perdue dans mes pensées, je fredonnais la mélodie comme je l’avais probablement déjà fait au moins 1000 fois auparavant. Je ne sais pas pourquoi, ça ne m’avait jamais frappée avant, ou je n’y avais pas porté attention, ou bien encore ma fille (que j’allais porter à l’école) n’était pas assise dans mon angle mort, mais ce matin-là ça m’a fait ralentir. J’ai décéléré légèrement, presque imperceptiblement. Je me souviens de m’être dit que cette phrase, peut-être enregistrée de manière subliminale, était bel et bien dans une chanson qu’on a entendue des tonnes de fois sans vraiment l’avoir écoutée : « On ne demande pas aux filles d’avoir inventé la poudre… »  Bon nous pouvons toujours nous dire qu’il fallait prendre Brassens au deuxième degré, mais là n’est pas le point.

J’ai la chance de travailler dans un milieu ouvert, où le préconçu, prémâché, pré-réfléchi est toujours regardé avec un certain sens critique. Malgré tout, la gestion culturelle est surtout féminine, et le portefeuille confié à la culture fait du ministère de la Culture et des Communications l’un des plus petits (moins de 1 % du budget national). Je côtoie au quotidien un nombre hallucinant de femmes sublimes et brillantes qui font avancer cette cause (parce que malheureusement c’en est une) avec force, panache et sensibilité. La culture doit encore être défendue, protégée, argumentée, elle doit aussi être financée et ce financement est encore bien souvent octroyé par des hommes. Si la gestion culturelle est surtout féminine, la politique, elle, est encore résolument masculine.

J’avais 22 ans quand j’ai dû, pour la première fois, présenter un projet culturel devant un conseil municipal. Devant des hommes… pour la plupart. J’avais du contenu, j’y avais travaillé fort, des arguments en béton armé, pas du pelletage de nuages, des chiffres, des prévisions économiques réalistes, du concret. Pourtant, en sortant de la salle ce jour-là, j’ai eu l’impression que ce même discours aurait davantage été entendu s’il avait été livré par un homme. Évidemment, tout est question de perception et de subjectivité, mais j’étais persuadée que certains de mes interlocuteurs n’avaient pas vraiment écouté mon argumentaire. Comme toutes ces fois où j’avais fredonné du Brassens sans m’attarder au contenu, en me laissant distraire par la mélodie.

Le Québec porte un lourd héritage : une époque toute proche où on ne demandait pas aux filles d’avoir inventé la poudre. Rappelez-vous que c’est seulement en 1980 que la pleine égalité entre l’homme et la femme au sein du couple est entrée dans l’univers légal avec l’abolition de l’article 174 du Code civil du Bas-Canada, cet article qui statuait que « le mari doit protection à sa femme; la femme doit obéissance à son mari ». Je suis née un an après, en 1981. Ma mère devait donc, légalement du moins, obéissance à mon père qui se devait lui, de la protéger… comme une pauvre chose sans défense, une libellule que l’on regarde se coller les ailes à la surface de l’eau. Ma grand-mère, elle, a dû attendre 1940 pour avoir le droit de vote au provincial, 1964 pour disposer de ses biens sans le consentement de son mari et a vécu l’époque où la femme n’était même pas vraiment un humain, mais une créature, quelque chose comme un être mythologique, une fée du logis.

Mes conseils en vrac :

La place des femmes, tout comme la culture, doit être protégée et défendue ― eh oui, même encore aujourd’hui ―, même si parfois, pour ma génération, le mot « féminisme » semble mal ajusté pour désigner la lutte pour un changement profond de la mentalité collective. Ce mot qu’on aimerait plus inclusif pour interpeller TOUS les humains est pourtant le témoin direct de la lutte des femmes pour l’égalité des droits et est terriblement d’actualité aujourd’hui. Comme le disait Simone de Beauvoir, « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez être vigilantes votre vie durant. »

Il faut assurer une surveillance de tous les instants, faire des ajustements constants et probablement aussi laisser le temps et les générations passer.

Ouvrez l’oreille et osez être ce que vous voulez être! L’idée n’est pas de faire de l’humanité une masse homogène, et l’égalité des droits n’est pas synonyme de négation des différences. Il y aura peut-être toujours plus de femmes que d’hommes en culture et plus d’hommes que de femmes en politique : la parité à tout prix dans tout m’importe moins que le libre choix de devenir ce que l’on veut devenir et de laisser à l’autre, peu importe son sexe ou son apparence, le droit d’être écouté, mais surtout… surtout, d’être entendu.

Julie Gauthier (qui blogue aussi ici)

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