Le conseil de la semaine, c’est un peu pour donner au suivant, pour écrire ce que Julie Gauthier aurait bien aimé lire quand elle était seule à son bureau de directrice générale de la coopérative Paradis (dans un vieux cinéma froid où la neige rentrait l’hiver), poste dans lequel elle portait tous les chapeaux: c’est elle qui posait l’abri tempo, qui gérait un débordement de toilette un 25 décembre et qui n’avait qu’une pomme et une orange pour Noël (seul le dernier item est fabulé). Aujourd’hui artiste (cinéaste-scénariste à temps partiel), directrice du Conseil de la culture du Bas-Saint-Laurent et à la vice-présidence du Réseau des conseils de la culture du Québec, Julie a envie de partager son savoir avec tous les travailleurs culturels et artistes de la relève qui ont besoin d’un coup de pouce pour le côté le plus plate (ou pas?) de la force : financement, développement de projet, marketing… Name it! À suivre tous les lundis.

Que l’on soit artiste, travailleur culturel ou juste un humain, savoir prendre la critique est essentiel pour s’améliorer. J’avais envie aujourd’hui de m’adresser plus particulièrement aux artistes. Bon, je prends une grande respiration…

Vous n’êtes pas votre art!

De mon côté, j’ai appris ça à la dure. Première année du bac en littérature, cours de création littéraire. À L’UQAR, les cohortes sont allègrement mélangées, ce qui fait qu’on se retrouve en sortant du Cégep avec des étudiants de troisième année qui ont lu environ 286 romans, essais, biographies, derrière de boîtes de céréales…

Moi? J’avais lu tout Stephen King… J’exagère à peine.

Dès les premiers cours, il fallait produire des textes de création, les soumettre à l’ensemble du groupe qui, la semaine suivante, devait vous critiquer. Ouch. C’était assez douloureux. Je me demandais à l’époque pourquoi mon prof utilisait encore cette technique de torture médiévale. Puis, j’ai fini par comprendre. Je ne suis pas ce que j’écris.

Évidemment, tous les critiques ne se valent pas. Ici je ne parle pas du premier venu qui te crie un « T’es poche man » en commentaire d’un statut Facebook. Je parle, vous l’aurez compris, de critique constructive.

Mais la critique la plus constructive qui soit peut être douloureuse si on se liquéfie dans son travail pour ne faire qu’un avec son œuvre. Que ce soit des arts visuels, du cinéma, de la littérature, de la poésie, de la danse… TOUT se critique. Pendant son processus créatif, il est essentiel de confronter son travail au regard de l’autre.

Vous avez beau être le descendant direct de Jean-Paul Sartre, vous devez, en cours de processus, passer par l’étape de la critique. Tous les plus grands le font. En cinéma, on appelle ça parfois des « script doctors ». J’aime l’analogie médicale. À l’instar de votre gastro-entérite, vous portez votre œuvre en vous, mais elle n’est pas vous. (Oui là, vous avez le droit de me dire que ma comparaison est boîteuse et dégueulasse. J’accepte très bien la critique.)

Concrètement, on fait comment pour ne pas se refermer comme une huître à la moindre critique pour ensuite aller se rouler en boule dans un coin de sa chambre? Excellente question.

Admettons que vous venez d’écrire une première version de votre premier recueil de poésie et un lecteur/critique vous dit quelque chose comme « Je crois que ce poème ne cadre pas dans ton recueil. Il sonne comme une fausse note. »

Ouch… Mais pas tant que ça.

Le lecteur\critique n’a aucune idée que vous avez travaillé trois semaines sans manger pour pondre ce texte. C’est exactement ce qu’on recherche quand on fait critiquer notre travail. En tant qu’artiste, on a la mauvaise habitude de s’attacher à notre matériel. Surtout celui qui a été douloureux à mettre au monde. Le lecteur\critique a peut-être tort, mais il a peut-être bien raison. Peut-être avez-vous laissé ce texte dans votre recueil uniquement parce que vous y avez mis beaucoup de sueur.

Pourtant, il n’est pas question de vous, mais bien de votre œuvre. Si vous arrivez à publier, personne ne va savoir quel texte vous avez écrit sur une napkin dans un café en cinq minutes et quel autre a été plus douloureux qu’un accouchement. Le lecteur va voir l’ensemble, un tout qu’on espère harmonieux et cohérent. Ce poème appartient peut-être seulement à un autre recueil. Peut-être a-t-il servi à activer vos méninges pour écrire le suivant.

J’ai déjà jeté le 3\4 d’un scénario de 120 pages sur lequel je travaillais depuis plus de cinq ans suite à une séance de critique constructive. Après réécriture, le texte était meilleur à 200% et je n’avais pas l’impression d’avoir perdu cinq ans de ma vie. Tout le travail d’écriture qui avait été fait avait servi à forger les personnages, à définir des actions, à m’approprier l’histoire. L’œuvre terminée est souvent seulement la pointe d’un iceberg créatif.

Toute critique n’est pas forcément bonne, mais il faut savoir écouter et avoir l’esprit assez ouvert pour questionner ses propres choix.

Julie Gauthier (qui blogue aussi ici)

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