L’habit ne fait pas le moine ;

Tout ce qui brille n’est pas or ;

Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes ;

et tout autre proverbe que vous voudrez pour dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Ainsi, même si ma barbe (mêêêêh oui, encore elle) de trois semaines, ma veste en cuir et ma fréquentation régulière de salles de concerts emplies de décibels en surnombre et d’orgies en tout genre font tout pour me donner un côté rocker, je cache au fond de moi une tendre âme d’instrumentiste classique. Oui, on ne dirait pas, mais voilà déjà quelques années que je pratique le violon en orchestre, et c’est bien ce qui m’a fait sortir de ma tanière, lors de ce pourtant pleuviotant dimanche soir.

Si je suis collaborateur aux Méconnus, c’est que ma came, c’est les musiques actuelles, mais pourquoi ne pas essayer le classique ? L’ouverture d’esprit de la rédaction du webzine fait ses preuves, et me voici attendu dans cette magnifique salle Pierre Mercure comme chroniqueur philharmonique (s’il vous plait).

C’est le concert de fin de saison de l’OPMEM (Orchestre Philharmonique des Musiciens Étudiants de Montréal) qui m’a donné l’occasion de passer de l’autre côté de la barrière. Le programme de la soirée donne envie : une œuvre de Shakespeare, dont la soundtrack a été assurée par Mendelssohn, et jouée ce soir par des étudiants en musique, certains du conservatoire, on a vu pire comme programme.

Les lumières déclinent, et se déroule alors tout le cérémonial qui fait le charme d’un concert symphonique : orchestre déjà en place, le violon solo arrive, salue l’assemblée, puis retransmet à ses collègues le saint graal : le la du hautbois, sur lequel tout le monde s’accorde, s’accordant quelques écarts (« hé, t’as vu, moi, ça je sais le faire »). Petit discours d’introduction, puis c’est l’arrivée du chef d’orchestre, en queue de pie, applaudi comme il se doit, saluant sobrement, puis mobilisant en un geste la concentration de ses troupes pour lancer le concert. Amusant de voir ça de face.

Pour entamer la soirée, trois ouvertures nous sont proposées : Oberon, de Weber, Othello de Dvoràk et Egmont de Beethoven. Le choix est judicieux, ces pièces toniques étant composées à l’origine pour capter l’attention du public, alors habitué à continuer à papoter alors que le concert était commencé … Énergiques, assez courtes, lumineuses, ces pièces présentent en outre l’avantage de nous permettre d’apprécier différentes époques musicales : celles de Weber et de Beethoven datent du début du XIXe siècle, en plein courant classique, alors que celle signée Dvoràk baigne en plein romantisme luxuriant de la toute fin du même siècle.

L’orchestre nous sert Oberon, avec son entame en dialogues entre cuivres et cordes, tous soignant le velouté du son. Les choses s’emballent brusquement, et de fréquentes et rapides montées-descentes mettent à rude épreuve la main gauche des violonistes (on a toujours plus de compassion quand on connait les galères que traversent les gens en face de nous, n’est-ce pas ?). Pas facile de commencer avec autant de boulot, mais l’équipe s’en sort bien. À peine le temps de reconnaître quelques accents du Beau Danube Bleu de Strauss, (pourtant encore dans les yeux de son père quand Weber s’apprêtait à faire le bonheur des pompes funèbres locales) lors d’un passage, que la pièce se termine.

Le chef Philippe Ménard laisse la place à son assistant Adam Johnson, qui bat la semoule pour Othello de Dvoràk, ma préférence à moi (n’est-ce pas, Julien ?). Un velours de cordes (en sourdines), tout en retenue, laissant rapidement la place à de poignantes envolées, présageant du funeste dénouement (Othello finit tout de même par zigouiller sa propre femme pour une bête histoire de tromperie même pas consommée). Fiévreuses cavalcades, brusques retours au calme, débordements éruptifs, pianos poignants (dix fois de suite, très vite, tous les matins), dissonances agréables, bulles de harpe, le romantisme échevelé dans toute sa splendeur.

Le pied.

On se surprend à balayer la scène du regard, tant le thème et le centre de l’attention, tels des vagues, changent d’interprètes : ici l’ensemble des cordes (la finesse « arachnéenne » promise par la présentation de l’œuvre est bien là), là une clarinette seule, plus loin la puissance des cuivres, ou encore un simple coup de cymbale. Pas à dire, ils savaient écrire, les anciens. Pour preuve, cette montée progressive et tourmentée qui signe la fin de l’œuvre.

Je profite de cette dose bienvenue de romantisme pour scanner l’orchestre (tout de même plus facile à critiquer que l’écriture de Dvoràk), du haut de mon humble expérience. Amusant de savoir que derrière ces mines sérieuses et concentrées se cachent parfois du stress devant la montée chromatique en si à venir, ou même … de l’ennui (que celui qui ne s’est jamais emmerdé pendant un récitatif me jette le premier archet au visage). Amusant également d’assister à une pièce classique dans son ensemble, cohérent, enchaîné, alors que je sais qu’il s’agit de tronçons travaillés séparément, parfois d’arrache-pantoufle. Les mimiques de stress (battue frénétique du rythme au pied, mines tendues, regards fixes, expressions faciales crispées) en disent long sur la quantité de travail abattue pour en arriver au résultat, encore une fois brillant, de ce soir. Mention spéciale pour la première violon, véritable locomotive de l’orchestre, qui guide ses troupes sur les rails posés par le chef, à la précision millimétrique, et dont l’impressionnant parcours atteste la qualité.

Egmont de Beethoven clôt la première partie du concert. Un tonitruant accord de fa mineur (le bon Ludwig Van était sourd, rappelons-le) ouvre ce prototype de l’époque classique symphonique, avec ses dialogues entre cordes et vents, ses constructions de thèmes, remises en question et conclusion plus prévisibles que Dvoràk, mais indéniablement remarquables (on critique Beethoven, là, les enfants). Travaillant actuellement une de ses pièces, je retrouve avec bonheur le style du compositeur, dont les couleurs parfois chaudes flirtent presque avec le courant romantisme à venir.

Un court entracte nous permet de reprendre notre souffle avant la pièce maîtresse de la soirée : Songe d’une nuit d’été, présentée avec solistes et narrateur. Ne manque que le ballet pour nous retrouver tout à fait à l’opéra. L’histoire (des amours rocambolesques dans l’Athènes antique, avec philtre d’amour, elfes, homme à tête d’âne, « tu épouseras cet homme ma fille ou je te décapite à mort », et autres classiques du genre) nous est contée en direct, en alternance ou parfois sur la musique, comme au cinéma de grand-papi.

L’exécution de la pièce n’en est que plus ardue, entre difficultés techniques, interventions des solistes, et intermèdes du narrateur. Pour en rajouter une couche, les deux solistes masculins ont été remplacés au pied levé, et le chef n’avait pas encore de chœur des elfes le matin de la représentation !

Malgré toutes ces embûches, l’ensemble est remarquable, notamment dans les passages rapides pianos, requérant une précision redoutable, et les dialogues entre chanteurs, narrateurs et orchestres, véritables enfers à mettre en place. Des montées échangées entre tous les pupitres de cordes (basses, alti, violons 2, violons 1) démontrent l’homogénéité et l’engagement de l’orchestre. L’atmosphère estivale étant définitivement installée par les quatre dernières gouttes de flûtes traversières, le drame se met en place, et les acteurs font leur entrée, dans leurs costumes (parfois un peu too much, comme le personnage de Puck avec ses oreilles de capitaine Spock et ses cornes en plastique).

Le chœur des elfes intervient, de leur voix diaphane, faisant la part belle aux solistes, deux élèves du conservatoire réellement impressionnantes. Leurs interventions sont bien servies par un orchestre au millimètre, discret et efficace, bien chauffé par les ouvertures de la première partie.

L’histoire d’amour déroule son fil, tortueux au point que ça en devient parfois difficile à suivre (on sent que l’auteur a écrit Roméo et Juliette). Néanmoins, tout est bien qui finit bien, et nous avons droit à un happy ending en forme de triple mariage, avec la fameuse marche nuptiale, reprise par tous les classiques hollywoodiens. Impériale, cette pièce maîtresse souligne encore une fois la virtuosité de l’orchestre, délivré de la pression des difficultés passées, et qui peut enfin se lâcher. Enlevée, dynamique, en apothéose, l’interprétation est (je me répète, mais ils le méritent) brillante.

Un final avec le retour des elfes, puis un rappel de Dvoràk, encore lui, closent la soirée, avec discours de remerciements du chef, saluant l’intégralité de ses troupes. Philippe Ménard peut être fier du travail accompli, l’orchestre n’existant que depuis 2009. Standing ovation amplement méritée, belle soirée symphonique.

-Jacques Cartyeah