Quelle est la place des femmes dans le cinéma québécois? »

Première question posée par les critiques Céline Gobert et Jean-Marie Lanlo à ces femmes bercées par le cinéma venues faire un état des lieux de la présence féminine dans la catégorie septième art du Québec. Compte-rendu d’un cinéma québécois au féminin.

Minoritaire, telle est la place actuelle des femmes au cinéma. Rien de nouveau sous le soleil. C’est en laissant la parole à sept voix féminines du milieu, tout en fixant son objectif sur les origines de cet état, que le duo d’auteurs parvient à prendre le pouls d’une industrie qui progresse mais pour qui tout reste à faire.

S’il y avait un élément à retenir de ce livre facile à digérer par son esprit court et vif, ce serait l’importance de la nuance. Nulle envie ici de parler de cinéma féminin – portant sur des enjeux féminins –  ni de cinéma féministe – visant à défendre l’égalité des sexes à l’écran – et encore moins des femmes au cinéma – mettant en scène des personnages féminins. L’angle se resserre autour de celles qui sont derrière la caméra, d’où le cinéma au féminin. Ainsi se confirme le choix de celles autour de qui gravite une structure dynamique sous forme de discussions: Sophie Deraspe, Izabel Grondin, Isabelle Hayeur (scénaristes-réalisatrices), Jessica Lee Gagné (directrice photo), Nicole Robert (productrice), Chloé Robichaud (réalisatrice) et Ségolène Roederer (directrice générale de Québec Cinéma).

Danger de l’extrême

La SODEC compte parmi ceux pour qui les mesures sont déjà à l’œuvre, mais aux intervenantes de rappeler en chœur qu’elles ne seraient pas nécessaires si la situation n’était pas aussi critique. D’où la pertinence du projet des Réalisatrices Équitables, évoqué par Isabelle Hayeur, présidente de cet organisme dont les actions visent une équité pour les réalisatrices du Québec. Sur l’ensemble des scénarios reçus depuis la création de sa maison de production Go Films, Nicole Robert n’en a récolté que 19% écrits par des femmes. Quant à l’écart entre universités et monde professionnel, à Sophie Deraspe – réalisatrice du Profil Amina (2015) – de constater que seulement 17% des femmes se retrouvent dans le cinéma de fiction quand on sait qu’elles sont la moitié à étudier dans le domaine. C’est au détour de ce constat que Jean-Marie Lanlo – co-auteur – diagnostique un Triangle des Bermudes propre à ce fossé préoccupant.

Le consensus se pêche à la base: toutes sont d’accord sur un point, améliorer la place des femmes dans le cinéma. C’est dans l’application des mesures à prendre que l’on retrouve différentes approches. Vaste débat, la question des quotas est y soumise dès les premiers échanges qui ponctuent cette collecte d’entretiens. Isabelle Hayeur lance à ce sujet: « En créant des quotas, on crée une culture ». Viser la parité au sein des institutions est la première étape, mais une discrimination basée sur le sexe est à l’opposé de ce qui est attendu à la ligne d’arrivée. Chacune des intervenantes s’éloigne à sa manière du danger des extrêmes, symptômes criants d’un recul des droits des femmes à l’ère de celles que l’on retrouve aujourd’hui en politique. À l’heure où les Etats-Unis accueillent un président misogyne et où la seule femme susceptible de prendre la tête du gouvernement français fait régresser le statut de la femme, la nuance privilégiée ici devient une nécessité.

Déconstruction de mythes et diagnostic

Parmi les objectifs atteints par le duo de critiques, on retrouve à travers ce colloque sur papier la déconstruction de mythes. Celui qui voudrait qu’une scénariste ne s’attelle qu’aux enjeux féminins. Celui qui voudrait qu’elle soit perçue comme une femme avant de l’être pour son métier de cinéaste. Réalisatrice de Sarah préfère la course, Chloé Robichaud rappelle qu’il est possible d’allier sujets qui nous concernent et refus de la ghettoïsation, d’autant moins négligeable car il est de ces dilemmes dont aucun homme n’a à se soucier. Celui qui lui confère une responsabilité de ne parler que de genre. Celui qui renvoie la femme à son image de personnage sexy, connu sous le nom d’effet Schtroumpfette.

Venons-en aux faits. Voilà comment pourrait être résumé ce livre, qui ne s’embarrasse ni de théories vaseuses ni d’un surplus de chiffres cantonné à l’introduction contextuelle. Malgré une conclusion évoquant de façon appuyée ce qui a déjà été dit au cours des entrevues, cette troisième partie se révèle primordiale par son rappel des intentions du recueil : livrer des éléments de réponse aux questions soulevées plutôt que d’imposer une vision préétablie de ce qu’il reste à accomplir. À l’instar d’un choix de formule Q&A, Lanlo et Gobert incitent au dialogue sur ce qu’ils décortiquent. Donner la parole à une seule spécialiste du milieu n’aurait fait qu’aller à l’encontre du besoin d’élargir le débat, même si l’apport d’une voix masculine aurait contribué à cet abandon des œillères.

Ce constat d’une faible représentation féminine ne représente que la surface de l’iceberg qu’est l’industrie cinématographique. À trop vouloir favoriser les films à gros budgets, on délaisse la prise de risque sollicitée par un cinéma indépendant qui peine à garder la tête hors de l’eau. La corrélation entre les deux, Sophie Deraspe la fait en rappelant que les femmes auront leur place dans le cinéma si l’on favorise les films à petits budgets. Au fil de l’œuvre, tout lecteur – homme ou femme – prend part au débat symptomatique d’une place féminine dont l’évolution suit de près celle du Cinéma avec un grand C. Aucun parti ne conserve l’immunité du fautif puisqu’il demeure essentiel pour une réalisatrice de s’adresser au plus grand nombre, éloignant ce constat éclairant du coup de gueule peu constructif. Le besoin de faire une place à table au cinéma d’auteur est donc plus que jamais à l’ordre du jour. Questionner la présence féminine au cœur du cinéma québécois revient à poser les bases de la définition que le monde contemporain veut bien attribuer à l’industrie du film, telle que sa fonction divertissante, voilà pourquoi – par-delà son efficacité – Le cinéma québécois au féminin fait du bien.

Ambre Sachet

Le cinéma québécois au féminin, Collection L’instant ciné, en librairie depuis le 21 mars 2017.

À DÉCOUVRIR AUSSI :