On parle continuellement de l’importance de subventionner la culture, même si le sujet ne fait pas l’unanimité. Faire des films et produire des livres demande des investissements qui ne sont pas toujours à la hauteur des risques financiers. Le gouvernement se fait-il frileux lorsque vient le temps de soutenir le cinéma d’auteur ou les productions expérimentales? Il suffit de visiter les grandes salles pour constater que le septième art se renouvelle bien peu. Dans Cinéma critique. Adorno, de Francfort à Hollywood, Ludvic Moquin-Beaudry se penche sur le sujet. Il fait appel à la pensée d’Adorno et de ses contemporains pour réfléchir sur le cinéma d’hier à aujourd’hui.

L’entrechoc des pensées

Si Ludvic Moquin-Beaudry consacre cet essai au philosophe Adorno, il ne le fait pas sans dévoiler les influences qui ont pu orienter les idées du penseur. En montrant comment la pensée d’Adorno s’est développée en confrontation avec celles de Kracauer et de Benjamin, l’essayiste obtient un double résultat. D’abord, il démontre que les analyses cinématographiques ont évolué au rythme où le médium s’implantait en suivant le pouls de la société.

Bien que buté, le penseur de Francfort a révisé en partie son point de vue après son exil aux États-Unis. Le contexte américain en cette période de Deuxième Guerre mondiale ainsi que les progrès du cinéma lui ont permis de poser un regard neuf. La pensée n’est pas statique. Ensuite, en alimentant de ses propres pensées cette confrontation des idées, Moquin-Beaudry parvient à faire ressentir au lecteur la mouvance et l’incertitude absolues des analyses
cinématographiques, tributaires du contexte social, historique, de production, etc. Et c’est là la plus grande force de l’ouvrage.

Adorno refuse d’abord au cinéma un statut artistique. Pour lui, le processus d’imitation du réel propre au médium cinématographique (il suffit de se rappeler la réaction suscitée en 1895 par L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière pour constater ce réalisme photographique) empêche de prendre la distance nécessaire entre imaginaire et réalité pour que naisse la création, car « le potentiel de l’art découle de ce que le réel n’a pas su réaliser, prenant la forme de ce qui peut encore — et doit, d’une certaine manière — venir au jour. »

Pire, la dépendance du cinéma à l’industrie en fait un possible outil de propagande idéologique qui n’a rien d’artistique. Le triomphe de la volonté (1935) en est certainement l’exemple le plus assumé. La série documentaire canadienne Amour, haine et propagande (2014), non abordée dans cet essai, fait d’ailleurs la lumière sur cette utilisation douteuse du médium cinématographique. Outre le risque de verser dans le contrôle des masses, Adorno dénonce l’aspect répétitif du cinéma qui se colle au réel, empêchant la pensée de se renouveler. Dans ses écrits plus tardifs, il nuance cependant ce point de vue et reconnaît des qualités artistiques au médium. C’est en retraçant ce parcours intellectuel que Ludvic Moquin-Beaudry ouvre la réflexion sur le septième art montre que cette réflexion ne peut connaitre de dénouement.

Si Adorno parvient à des conclusions le plus souvent fermes à l’égard du cinéma, Ludvic Moquin-Beaudry choisit de demeurer prudent. « Le cinéma est un objet ambigu » (p. 20) qui peut aussi bien verser du côté de l’art que de celui de la production culturelle comme produit de consommation. Réalisation humaine, le septième art est capable du meilleur comme du pire. Pour éviter de participer malgré eux au jeu de l’idéologie ambiante, il faudra aux critiques aiguiser leurs analyses. C’est cette prudence et cette façon de garder la voie ouverte qu’on apprécie le plus chez l’essayiste, car elle rappelle la mouvance de la pensée comme celle du médium.

– Christine Turgeon

Cinéma critique. Adorno, de Francfort à Hollywood, Ludvic Moquin-Beaudry, Éditions Nota Bene, 2017.

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