Pour son cent cinquante-deuxième numéro, la revue Moebius fait peau neuve. Sous la supervision d’un nouveau comité de rédaction et en raison d’un changement de direction, la revue littéraire revoit son identité visuelle et ses thèmes.

Le numéro de février 2017, intitulé « Sel », « Cheveux la critique » entremêle des textes, tous genres confondus, de la poésie à l’essai, naviguant entre les limites de la fiction et du réel. Divers sujets se déploient : la mort, un récit de voyage ou encore une lettre adressée à l’auteur Michel Houellebecq écrite par Jean-Philippe Baril Guérard.

Le but de cet article n’est pas de faire une critique exhaustive de tous les textes, mais d’une histoire en particulier. En 2015, je soulignais le talent de Mario Cyr lors de la publication de son recueil Mourir. L’auteur récidive ici avec un texte intitulé Chute de l’arbre en forêt, où il aborde le décès de sa mère qui survient d’ailleurs au moment où il écrit Mourir.

À couteaux tirés

Une mère hostile dont le fils lui rappelle le père, « un trou-de-cul narcissique qui l’a plantée là pour un flirt ». Voilà d’où provient l’aversion que la mère nourrit à l’égard de son fils. Sa froideur et sa sécheresse auront creusé une tranchée entre elle et lui. Il était tout l’inverse de ce qu’elle aurait souhaité d’un fils : il buvait, fumait et blasphémait. Il n’avait aucun diplôme en poche, et malgré un talent inné pour l’écriture, elle considérait ses romans vulgaires et provocateurs.

En 17 pages, Mario Cyr dresse un portrait peu reluisant de «la» mère. À plusieurs reprises dans le texte, il emprunte l’énumération pour dépeindre, dans un premier temps, le rôle et les tâches ingrates qui incombent à la mère. « La mère est l’interface, l’opératrice première de la norme, elle formate, ordonne, censure, sanctionne… ». Dans un second temps, l’auteur consigne les reproches qu’ils partageaient l’un à l’égard de l’autre, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Les remontrances qu’elle lui faisait, son aveuglement face à son orientation sexuelle, la manière dont elle persistait à l’infantiliser même à l’âge adulte, à le dépanner pour mieux le maintenir dans un rôle de dépendance.

Dans ce texte descriptif ponctué de souvenirs, se dresse une opposition constante entre le fils qui veut défier la mère, s’éloigner du modèle maternel, mais qui inévitablement hérite de ses défauts et reproduit auprès de ses proches des comportements similaires. L’aversion est palpable, le ton cinglant et sans percée lumineuse ou rédemptrice. L’auteur « carbure à la rancune ». Les phrases tranchantes résument bien l’incommunicabilité, l’incompréhension et la répulsion entre les deux protagonistes. « Si la mère accorde les permissions, je n’ai pas obtenu celle d’être » ou encore « L’instinct maternel est une construction, pure fiction, le respect filial aussi ». Jusqu’au jour fatal, et même durant les obsèques, la rancœur perdure, mais la mort libère.

Ce témoignage intime saura peut-être résonner auprès de ceux qui vivent des relations discordantes au sein de leur famille. Mario Cyr est toujours aussi éloquent dans sa façon de nous faire ressentir et voir la nature complexe des relations humaines.

Edith Malo

Chute de l’arbre en forêt, Mario Cyr, Revue Moebius, numéro 152,« Sel », « Cheveux la critique ».

À DÉCOUVRIR AUSSI :

« Une virée américaine » de François Jobin : aux limites du rocambolesque