Émile Duncan, 35 ans, travaille dans une usine où il révise des agendas scolaires, boulot qu’il déteste. Pour se rebeller contre cette «manufacture de connerie», il passe le plus clair de son temps à travailler à son dossier secret : l’écriture d’un roman qui est en fait celui que le lecteur de La Solde tient entre ses mains. Lorsqu’il ne conteste pas l’autorité, Duncan se rend au bureau de son psychiatre à «l’hôpital des farfelus» pour renouveler sa prescription d’antidépresseurs, un des nombreux éléments faisant partie de son incessante et étourdissante quête du bonheur. Après une peine d’amour, sa vie est complètement désorganisée. Il traverse une crise existentielle, où se mélangent sexualité débridée, alcool, musique et écriture. Le tout est parsemé de critiques sociales et politiques très acérées ainsi que de nombreuses références musicales et littéraires, le tout dans un ton à la fois grave et comique.

Le texte de McComber est divisé en deux parties, la seconde étant probablement plus intéressante que la première, puisque le lecteur fait enfin face à une histoire au beau milieu de cet exercice de style. Effectivement, le roman est structuré à la manière d’un agenda scolaire, par mois, par jours et par heures. L’effet est renforcé par des maximes sur la vie scolaire et le succès au début de chaque mois ainsi que par des images enfantines à colorier, ce qui est hors du commun et qui accentue l’impression que le lecteur pénètre dans l’intimité de Duncan puisque son travail devient ainsi omniprésent. D’autre part, l’écriture de McComber est principalement caractérisée par son oralité. Il consigne tous les bruits environnants en plus d’illustrer les particularités des accents de divers personnages. Ainsi, les personnages et les lieux deviennent tangibles et beaucoup plus attachants.

La Solde est un roman obscène et cynique qui sait charmer le lecteur grâce à l’humour et au style de son auteur. Car derrière la grossièreté et le désespoir se cache un roman engagé, qui se démarque par son ton et sa structure. Notez que les cœurs sensibles devraient s’abstenir de lire ce roman à l’odeur de «foutre et [d’]huile de chatte» et à forte tendance scatologique vu l’«humour laxatif» du personnage principal. Cette vulgarité n’est pas sans rappeler celle de Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires. Les courageux seront surpris et charmés par le dépaysement stylistique et formel proposé ici par Éric McComber, qui avait introduit son personnage d’Émile Duncan dans un roman précédent, publié chez Triptyque en 2005, La Mort au corps.

– Julie Cyr


La Solde

Éric McComber

La mèche, 218 pages