Crédit photo : Dominic LaChance

Avoir la chienne. La chienne de se faire violer. La chienne de mourir en avion ou sous les balles d’un tireur fou. La chienne de ne pas répondre aux attentes de la société. Les troubles anxieux, voilà le sujet que Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent ont choisi d’aborder. Après quatre années de recherche exhaustive en collaboration avec le Centre d’étude sur le stress humain de Montréal et inspirée de leurs expériences personnelles, la pièce Chienne(s) est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 7 avril.

Chienne(s) met en scène Marie-Claude St-Laurent dans le rôle principal. Le jour de ses 30 ans, une jeune femme s’enferme dans son appartement suite à une crise de panique. Plusieurs personnages tenteront en vain de l’aider, perplexes devant des symptômes pourtant physiques, mais qui ne résultent d’aucune maladie diagnostiquée. Cette création du Théâtre de l’Affamée (fondé par les deux auteures) s’est inspirée de la photographe palestinienne Nidaa Badwan, qui s’était enfermée chez elle, à Gaza, pour créer et protester. Le personnage incarné par la comédienne Nathalie Doummar, a d’ailleurs une place importante dans l’issue de la pièce.

D’abord, pour éviter d’être déboussolé, il faut savoir que cette pièce est vraiment éclectique. La metteure en scène Maire-Ève Milot mise sur de nouveaux langages scéniques : le féminisme, l’art performatif, la sculpture et le dispositif choral. Ça donne lieu à un collage de scènes un peu chambranlant comme autant de pistes de réflexion flanquées en l’air. C’est intéressant, mais discordant par moment. Ainsi, d’entrée de jeu, tous les acteurs prennent place. La trentenaire anxieuse qui s’est mise au défi de poser nue devant dix-sept élèves. Un homme qui compte en boucle. Une femme qui se concentre sur sa respiration. L’artiste qui s’affaire à une œuvre autour de bouées gonflables comme celles suspendues au plafond. Un craquement persistant, comme le grincement effrayant d’une cale de bateau sombre. Ces voix d’entités qui se bousculent, c’est ce que les auteures nomment le Chœur des pensées fuyantes, c’est-à-dire les peurs incontrôlables qui submergent l’anxieux. Le thème ne pourrait être plus clair. On nage dans les eaux troubles de l’anxiété.

La pièce s’amorce ensuite autour du personnage central. La pression sociale à laquelle elle se soumet en se comparant constamment. La performance tant sur le plan professionnel que personnel. Le désir d’être remarquée en prenant des décisions saugrenues. Son travail de journaliste sensationnaliste. L’actualité diffusée en boucle, assaillie par le devoir d’être constamment informée en temps réel. Ce sous-sol glauque où elle travaille. Puis son appartement, un refuge où se bousculent son proprio, ses parents, son amie… Chienne(s) est une pièce avec énormément de contenu.

La pièce est vraiment intéressante pour le propos, certes, mais tout autant pour sa mise en scène. Visuellement, Marie-Ève Milot réussit à créer un sentiment d’étouffement dans cet appartement où le personnage se cloître. On sent l’étau se refermer sur elle grâce aux rubans de scène de crime qui délimitent la scène. Les jeux d’ombres et lumières ainsi que l’ambiance sonore sinistre contribuent au sentiment d’angoisse. Les jeux de transition sont également de beaux flashs. Notamment la scène où l’actrice Larissa Corriveau (l’amie), personnifie le rôle de l’anxieuse pendant un court instant. Prétextant chercher un bâton de baseball pour sa filleule, elle doit se soumettre aux questions agaçantes des vendeurs. Une scène loufoque et désolante à la fois. L’actrice reprend ensuite son rôle de l’amie avec un naturel sans égal comme si le temps ne s’était jamais suspendu. D’ailleurs, les actrices qui tirent leur épingle du jeu sont sans contredit Larissa Corriveau et Nathalie Doummar. Cette dernière récite un monologue assez costaud sur le plan de la mémoire. Elle énumère les tueries les plus marquantes avec les dates précises. Un véritable tour de force.

Certains choix suscitent toutefois des questionnements. Entre autres, le proprio atteint d’un cancer du rectum qui étale sa vie sans filtre. Le texte insiste candidement sur l’effet comique de la répétition des termes rectum et anus, versant ainsi dans la caricature. Le point est-il de faire rire en exposant la différence de perception face à la maladie physique incurable versus la maladie mentale ? Le personnage semble avoir été créé dans le but d’alléger et faire rire, mais ces différences marquées suscitent une rupture de ton.

Résolument féministe

Dans une entrevue accordée au quotidien Le Devoir, les auteures affirment que le féminisme n’est pas seulement un thème, mais qu’il englobe tout le processus créateur. L’un des monologues marquants parle de la peur qui réside en chaque femme. Cette peur maladive d’être attaquée ou suivie dans la rue. Cette peur viscérale et vicieuse qui s’immisce sous la peau et dans la tête. Juste pour ce monologue coup de poing, chapeau mesdames! C’est la deuxième création du Théâtre de l’Affamée à laquelle j’assiste, et je suis toujours impressionnée par le travail de recherche et les discussions qu’elles suscitent par la suite.

Ce sont d’ailleurs les premières femmes à m’avoir conscientisée positivement sur le féminisme. En effet, elles présentent des faits concrets dénués d’un ressenti ou d’une émotion impulsive en réaction aux inégalités hommes-femmes. Elles provoquent des débats de toutes sortes. Notamment l’enjeu de la médication et l’abus des compagnies pharmaceutiques en quête de profits. Perso, j’avais un bémol sur cette question, car accompagnée d’une thérapie, les antidépresseurs peuvent se révéler bénéfiques pour traiter un dérèglement chimique. Bref, garder en tête les noms de Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent! Elles sont vraiment douées !

-Edith Malo

Chienne(s), écrit par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent. Avec Alexandre Bergeron, Louise Cardinal, Larissa Corriveau, Nathalie Doummar, Richard Fréchette et Marie-Claude St-Laurent. Une création du Théâtre de l’Affamée présentée à la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Du 13 au 31 mars 2018. Six supplémentaires annoncées jusqu’au 7 avril. Pour plus de détails, c’est ici.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :