Si la littérature travaille l’imaginaire, elle travaille aussi l’espace qui est, de même, une donnée de l’imaginaire. Qu’on l’ait visité ou non, un lieu nommé – traversé ou habité dans une fiction – évoque quelque chose, quelque chose qui différera d’après sa sacralisation fictionnelle. Fantasmer un lieu, c’est bel et bien lui donner une place dans l’imaginaire collectif, le teindre de son impression, et mettre en valeur un profil jadis invisible qui devient par la suite essentiel à sa représentation, car peut-on véritablement se figurer aujourd’hui un Londres sans ses brumes turnériennes, ou un Saint-Pétersbourg sans les déambulations torturées de Raskolnikov? Mais, hormis le Saint-Pétersbourg de Dostoïevski, le Londres de Turner, le Montréal de Tremblay, Roy et Arcan, qu’est-ce qui nous reste quand on sort des grandes villes? Tel que le constatent les éditeurs de La Mèche, les métropoles sont généralement les rares élues de cette canonisation.

Après un ouvrage sur la rive sud (paru l’année passée), Cartographies II : Couronne Nord se propose d’aller dans la périphérie de la Métropole pour consacrer ces endroits qui sont, comme l’indique Pierre-Luc Landry dans la préface, souvent résumés à des amalgames de stationnements, d’autoroutes, d’entrepôts, de centre commerciaux et de gares, et qui sont cela, oui, mais qui sont aussi occupés par des gens, des passions, des mémoires (individuelles et collectives), bref, « des lieux à parcourir en tous sens pour échanger et rencontrer les individus qui y habitent ». Le recueil a pour ambition d’en dresser une carte et de « l’investir d’un sens et d’une mythologie plutôt que de se contenter de la traverser, tout simplement ». Le projet est vaste et fragmentaire, mais les textes, bien qu’inégaux et assez variés en styles et tons, y arrivent plutôt bien.

Certains récits, qui semblent flirter avec l’autobiographique, usent de l’oralité périphérique avec un certain panache. La langue française est bel et bien aiguisée chez les adolescents qui peuplent Dans le milieu de rien de Mélanie Jannard, un texte qui explore l’intériorité d’une jeune gamine qui s’amuse à réfléchir semi-sérieusement sur les relations entre la numérologie et la mort de Tupac. Fiction qui mêle bien d’ailleurs le récit d’une amitié conflictuelle et des poèmes que cette jeune narratrice composerait dans son quotidien : « Je viens pas de la banlieue / je viens de Laval / et je la vois dans ta face / la petite indifférence / ça veut rien dire que tu penses / que mon background / goûte l’eau de vaisselle. ».

Une oralité bien présente aussi chez les dealers gelés de St-Eustache que Mathieu Poulin fait parler avec un humour pince-sans-rire décapant. Le pot est bien au centre de La pêche aux mouettes, et fait graviter une belle brochette de personnages rustiques et attachants comme la fumeuse compulsive qui espère un jour arrêter sa consommation, l’artiste du sandwich en quête d’inspiration, les vendeurs eux-mêmes, sans oublier Kéven, leur patron en proie à une crise professionnelle. Les drames burlesques de ces personnages gravitent tous autour d’un engourdissement qu’ils tendent de fuir ou d’accueillir à l’aide de la fumette :

La vertigineuse valse des idées fait graduellement place à un vide bien plus confortable, bien plus rassurant. Pendant quelques secondes ou quelques minutes – c’est dur à dire -, Kéven fixe le vol circulaire des oiseaux auxquels il s’identifie ou whatever. Fuck que le soleil est fort, des lunettes fumées ça serait chill. Des lunettes fumées pis un Drumstick. »

D’autres textes savent mélanger leur visite de la couronne nord avec une poésie et un lyrisme parfois inattendus. Le texte de Marilou Craft, Île Jésus (H7L), d’une hybridité encore plus assumée que celui de Jannard, revisite le Laval de son enfance lors d’un rendez-vous chez le dentiste, et déambule en observant «des maisons et de l’asphalte des maisons et de l’asphalte des maisons et de l’asphalte des maisons et de l’asphalte » d’un regard déstabilisant et honnête, sachant déceler les absurdités quotidiennes de ce genre d’habitation.

Lyrisme qui se retrouve aussi dans le récit de Patrick Isabelle, Miss Mascouche. Un lyrisme presque carnavalesque, ou, comme le décrit si bien Landry, « affreusement drôle et magnifiquement triste ». Les églantiers de Catherine Leroux fait, de même, preuve d’un lyrisme assez troublant mais qui atteint des moments d’émotion pure alors qu’une narratrice enterrée sous les fondations de Rosemère conte plusieurs siècles de la ville.

C’est, enfin, un recueil assez éclectique, ce qui sera surtout une qualité, car sa force d’évocation des moments partiels, ponctuels et des gens ordinaires dont on devine parfois une existence unique, sied à ces périphéries auxquelles on reproche d’être des parties moins intéressantes d’un tout, mais qui décèlent parfois des mémoires et des moments fantasmés auxquelles la ville aurait tout à envier. Le projet Cartographies est bel est bien une preuve qu’on peut faire plus avec moins, non pas un moins qualitatif, mais plutôt un moins vu, moins entendu. Pas moins vécu, car tous y ont déjà été, en viennent ou y finiront dans cette banlieue qu’on se plait parfois à ridiculiser, mais dont le pouvoir imaginaire peut égaler celui des plus grandes métropoles.

Boris Nonveiller

Cartographies II : Couronne Nord, Collectif, La Mèche, 2017.

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