Crédit photo : Svetla Atanasova

Cartes postales de Chimère, une pièce résolument féminine et féministe (même si ce n’est pas l’enjeu), a été reprise récemment à l’Agora de la danse. La pièce fait partie des créations emblématiques de la chorégraphe Louise Bédard, qui était motivée par la transmission d’une mémoire chorégraphique. Entre apprentissage et appropriation, on a été témoins de ce second souffle.

Les barrières du temps tombent dans cette aventure de rétrospective et de dialogue entre les générations. En 1996, Louise Bédard interprétait pour la première fois ce solo, au Théâtre La Chapelle. Alternant entre évanescence et pesanteur émotionnelle, on assiste, sous une lumière chaude rappelant le papier jauni des vieilles cartes postales, à quelques pas dans un intervalle mémoriel.

Accompagnée des notes de Brahms et de Kronos Quartet, Isabelle Poirier, l’une des deux interprètes, voyage sous nos yeux. Portant une mémoire, elle devient autre : femmes multiples, langage dédoublé. Dans ses mouvements amples, elle traverse « des chimères » et nous présente des imaginaires dans une gestuelle maîtrisée. Les récits se superposent. Et la métamorphose devient un fil narratif. Qui est-elle, cette femme sous nos yeux? se demande t-on. Qui sont-elles? Elle vient chercher quelque chose de très profond dans celui qui la regarde.

Le lyrisme est collé à l’effet de multiplicité d’histoires. Pour décor, l’immensité d’une scène dénudée et un toit de visages. Encadrés, ces portraits d’inconnus forment une voûte, spectateurs comme nous. Gardiens, sans doute. Ces absents accompagnent l’interprète dans son périple, sa solitude. À un certain point, Isabelle Poirier ajoute son cadre aux 173 autres, comme si elle rejoignait une lignée.

Elles sont deux à avoir suivi les pas de Louise Bédard : Isabelle Poirier et Lucie Vigneault. D’un corps à l’autre, chacune insuffle  dans une création vieille d’une vingtaine d’année, sa personnalité, son vécu artistique et son influence. L’apprentissage ne se fait pas que dans un sens. La chorégraphe redécouvre son héritage dans une nouvelle écriture, une nouvelle fragilité. Louise Bédard a attendu le moment opportun avant de se lancer dans ce processus et cette rencontre s’est révélée touchante. Isabelle Poirier a parlé d’entraide et je reviens sur la touche féministe que j’y ai aperçue : l’évocation du corps dans une force tranquille et il y avait une sorte de fierté dans ces passages où ces femmes se dévoilaient.

La transmission est complète car Cartes postales de Chimère fait l’objet d’une « boîte chorégraphique » à la fondation Jean-Pierre Perrault. Héritage à la communauté, ces boîtes gardent d’une création tous ses éléments constitutifs en vue de reprise. Cette conservation participe à l’agrandissement d’un patrimoine chorégraphique qui permet de laisser une trace, de constamment apprendre les uns des autres.

Rose Carine H.

Cartes postales de Chimère a été présenté à l’Agora de la danse dans le cadre de Montréal en lumière du 25 au 28 février derniers.