Besoin d’attention? Il ne vous suffit que de lire Le carnet écarlate d’Anne Archet dans le métro à l’heure de pointe. Ce petit recueil de « fragments érotiques lesbiens », avec ses illustrations pour le moins explicites, attire les regards et les commentaires, je peux en témoigner. « Franchement, ce n’est pas un endroit pour lire ça », m’a lancé une mère fâchée voulant protéger sa fille de tant d’impureté. Dans la même lignée, un fervent catholique a tenté de me ramener dans le droit chemin en m’offrant une bible (non merci). Moins surprenant mais tout aussi déconcentrant : des blagues salaces et des clins d’œil coquins (non merci encore).

Cette tranche de vie montre bien que l’érotisme lesbien demeure un tabou qui fait réagir. Peu représenté dans la littérature (ou encore de façon plastique et soumis à l’imaginaire hétéronormatif), le sexe entre femmes est enfin raconté, décrit, célébré et illustré authentiquement dans Le carnet écarlate. Sans aucun compromis, l’auteure/narratrice présente, sous la forme de courts récits autofictionnels, ses multiples aventures sexuelles : sa première fois, ses longues nuits de baise jusqu’à plus d’heure, ses expériences à trois ou à plusieurs, son exploration de la soumission et de la domination… et bien plus encore!

« Ni Dieu, ni maître, ni petite culotte »

Celle qui se décrit comme une « fine nymphomane » va jusqu’à faire éclater les interdits de l’inceste (« “La famille fout le camp”, me désolai-je alors qu’Élise me sondait le cul de son index et que sa sœur m’offrait son sexe humide de pisse à lécher ») et de la bestialité (« T’épouser? Un mariage lesbien? Quelle perversité! Ce serait un scandale!, me dit-elle les poignets attachés dans le dos, la langue du chien entre les cuisses »).

Pour l’auteure/narratrice, la chambre à coucher (ou tout autre endroit où il est possible de batifoler) doit être exempte de conventions et de normes morales. En faveur de l’anarchie au sens politique, elle souhaite transposer cette liberté dans sa vie amoureuse et sexuelle, d’où son pseudonyme « Anne Archet ». Une démarche qui donne lieu à beaucoup de jouissance (on ne compte plus les orgasmes dans ce petit livre de 141 pages!) mais aussi à une certaine tristesse et à des relations parfois difficiles. C’est ainsi que surgissent parmi les fragments ludiques et sexy des passages étonnamment lyriques : « Je suis presque morte, je suis si amoureuse mais pourtant tellement mourante, je suis une femme et je fais ce que je crois que les femmes font lorsqu’elles disparaissent. » Ce qui aurait pu constituer une rupture de ton dérangeante vient au contraire donner une belle profondeur à l’œuvre.

Le moins qu’on puisse dire du Carnet écarlate, c’est qu’il se trouve à des années-lumière de la littérature érotique mainstream. En plus de faire voler en éclats les interdits et les tabous, l’auteure se joue des conventions du genre érotique, qui vise l’excitation des lectrices/lecteurs et met de côté les considérations philosophiques. Vous ne trouverez pas d’autres livres dans lesquels se côtoient des paroles aussi crues que « Ta crisse de langue baveuse sur ma plotte de salope » et de grandes réflexions sur la sexualité et l’écriture.

Edith Paré-Roy

Le carnet écarlate, Anne Archet, Les Éditions du remue-ménage, 2014