Réjane Bougé perd son compagnon de vie, l’écrivain Jean-Marie Poupart, en juillet 2004. Par ses quarante-deux tableaux, elle tente de se le rappeler dans ses plus petits gestes et dans le plus souvent éphémère des souvenirs: les sons et bruits qui teintent la vie quotidienne. Le grattement du rasoir sur la peau, le cliquetis des clés déposés sur la table par exemple. De prime abord, il est assez laborieux d’écrire les sons pour leur rendre justice; l’utilisation d’onomatopées est requise et parfois au détriment du sérieux de l’exercice. Par contre, la mise en scène qui accompagne est toujours juste et très touchante. J’aurais aimé une introduction à ses courts chapitres pour bien me mettre en tête ce à quoi j’allais assister lors de ma lecture. Par chance, la quatrième de couverture joue ce rôle et aide le lecteur à mieux comprendre qui était l’homme, et la cause de son décès: une leucémie très rare.

Chaque fragment décortique un bruit ou un geste cher, très caractéristique au disparu, ce qui a pour effet agréable d’étirer le temps. On a vraiment l’impression de passer quelques secondes de plus avec l’être vivant qu’il était plutôt qu’avec un souvenir raconté. Il y a ensuite pause, et un retour vers la maladie, la mort et le deuil est ainsi fait. Parce que sceller le destin et lui donner raison, il faut le faire à un moment ou l’autre, même si on ne veut pas que l’être cher nous quitte une fois de plus sur papier, par écrit.

L’auteure a su faire un beau travail de distanciation, puisqu’elle s’adresse toujours à un « tu » représentant l’être aimé et parle d’elle à la troisième personne. Remarque un peu technique, je vous l’accorde, mais c’est ce qui porte le récit du début à la fin. On se sent moins face à un témoignage direct et plus à une narration du quotidien. Nous avons aussi une image de l’avant/après la mort: un « avant » léger d’une vie à deux remplie de bruits et de gestes maintes fois répétés, et un « après » parfois lourd de silence et de souvenirs précieux.

-Elizabeth Lord

Bruits et gestes perdus: Quarante-deux tableaux pour une disparition, Réjane Bougé, L’Instant même, 130 pages, paru le 24 septembre 2013.