Février 2016. Fidel se meurt, Raúl vieillit et d’éventuelles élections ont été promises. C’est la fin du régime castriste. On ne peut prédire l’avenir, mais une chose est certaine, Cuba ne sera plus jamais la même. Frédérick Lavoie se rend sur l’île afin d’« encapsuler le présent » des Cubains avant le changement de régime qui attend le pays. Avant l’après. Car qui sait ce que sera cet après? Le journaliste va de La Havane à Santiago de Cuba. Il rencontre les habitants, discute de politique et de littérature, se heurte à l’autocensure des uns, bénéficie de l’ouverture des autres.

« Dans ce livre, j’ai volontairement circonscrit le présent de Cuba quelque part entre février 2016 et février 2017 afin de mieux pouvoir le cerner. J’ai voulu me faire le témoin de cette période car […] le présent semblait plus y pencher vers l’avenir que vers le passé. »

Au début de l’année 2016, Frédérick Lavoie se trouve à Miami pour y rencontrer des membres de la diaspora cubaine en vue de son voyage sur l’île. En faisant des recherches en ligne, il découvre (une primeur!) que Arte y Literatura, éditeur cubain, s’apprête à publier sa propre traduction de 1984 de George Orwell. Si, comme on le sait, l’État des Castro exerce une censure sur le monde de l’édition, comment en est-on venu à publier ce grand roman antitotalitariste? Le journaliste a de la chance, car le lancement du livre aura lieu pendant son premier séjour au pays. Au projet d’enregistrer le présent cubain se greffe une nouvelle mission, celle de trouver des réponses aux questions que fait surgir la parution du roman. Ainsi finit de naître le projet de Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell.

Au pays de la dystopie

Lavoie fait découvrir au lecteur, à travers maints détails, un pays tout à fait fascinant, entre autres, pour ses contradictions. Plutôt que d’attendre qu’Internet s’implante par les voies officielles, des citoyens branchés ont créé le Snet (le street net), un réseau fait de fils et de routeurs connectés d’une maison à une autre. Ce réseau clandestin, beaucoup plus rapide que le wifi maintenant offert à certains points de service, est connu des autorités et toléré. De la même façon l’est le paquete, cette clé USB qui se passe de porte en porte et sur laquelle est emmagasiné un stock constamment renouvelé de chansons, d’émissions ou de films piratés. On découvre à la fois l’ingéniosité des Cubains pour contourner le régime et le relâchement officieux de la censure. Ce seul relâchement explique-t-il la récente publication de 1984?

L’enquête que mène Lavoie pour résoudre cette énigme nous fait passer de la Foire internationale du livre de La Havane à la bibliothèque de la ville. Là se trouve une vieille traduction du roman d’Orwell datée de 1961. Le journaliste enquête alors à la fois sur les deux ouvrages. Son parcours nous mène aux bureaux des éditeurs, en plus de nous ramener à l’époque de la guerre froide. On apprend qu’au moment de la levée du communisme dans les années 50, la CIA et la USIA ont financé de nombreuses traductions et publications d’ouvrages qui, comme 1984, illustraient les dangers des régimes totalitaires. À cette époque, la littérature était considérée comme une arme de propagande. Elle était dangereuse. Qu’en est-il aujourd’hui?

Avant l’après est le récit du parcours qu’entreprend le journaliste pour circonscrire le présent d’un pays et de ses habitants. Il se nourrit pour cela d’une foule d’autres récits. Certains nous ramènent au début de la Révolution. D’autres, comme celui de Frank, racontent la déception d’un jeune envers l’idéalisme cubain, et les démarches entreprises vers le rêve américain. On découvre plus loin les défis de la restauration privée à La Havane ou encore le quotidien d’un Canadien procastriste au pays de Fidel. Lavoie fait parler Cuba à travers la voix de ses habitants. C’est le cumul de leurs petites et grandes histoires, tissées autour de l’intrigue liée à la publication de 1984, qui rend cet ouvrage foisonnant tout à fait fascinant.

– Christine Turgeon 

Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell, Frédérick Lavoie, La Peuplade, 2018.

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