Crédit photo : Drew Coffman

Peut-être s’agissait-il d’une coïncidence ou d’une organisation subconsciente, mais les trois derniers ouvrages qui me restaient pour rattraper le retard du printemps dernier tournaient tous autour du thème de la religion, sans toutefois se ressembler.

Le livre de Nicolas Arispe

Mettre en scène des animaux, c’est-à-dire les témoins d’une beauté céleste vaincue, me permet de revenir à un temps mythique, une quête primordiale. »

Voici un livre qui se lit lentement. Un livre que l’on regarde. On contemple les dessins, qui font l’effet de gravures, pour méditer sur leur signification. On réfléchit à la portée des mots, on étudie le sens de la page, comme on le ferait pour un texte religieux traditionnel.

Le livre revisite sept textes connus de la Bible, en transposant les idées dans un autre contexte. La création du monde se fait dans une usine, Jonas est un loup, Abraham est un ours polaire, les lamentations empruntent au peuple selknam…, l’imagination d’Arispe regorge d’idées pour redonner une résonance à ces textes anciens. On oublie qu’il s’agit d’une oeuvre «biblique», tellement l’univers proposé est original.

Les dessins donnent envie de les encadrer. Le travail d’éclairage sur la page permet tantôt à la lumière d’irradier, tantôt aux ténèbre de tout engouffrer, plaçant le lecteur dans un univers à l’énigmatique profondeur.

Avec sa mise en forme sobre, ne contenant jamais plus de trois dessins par page, souvent moins, Le livre est un ouvrage philosophique tout en étant une oeuvre d’art.

Comment je ne suis pas devenu moine de Jean-Sébastien Bérubé

C’est à douze ans que Jean-Sébastien a développé une fascination pour le bouddhisme. Il a lu tout ce qu’il pouvait sur le sujet. Devenu jeune adulte, scarifiée par une différence qu’il croit ostracisante, il se décide à apprendre le tibétain pour devenir moine. Comment je ne suis pas devenu moine est le récit de ce périple au Népal, au Tibet et à l’intérieur de ses convictions et de son engagement. Si le roman graphique fait office de carnets de voyage,il s’agit également de la chronique d’une désillusion devant une religion idéalisée.

C’est avec détail que Bérubé raconte son choc culturel. La colère qu’il ressent lorsque confronté aux moyens extrêmes que prennent les Tibétains pour survivre. Les magouilles et les mensonges, la corruption et l’hypocrisie qui se faufilent jusqu’à l’intérieur des monastères découragent et dégoûtent Jean-Sébastien, le forçant à revisiter les idées préconçues qu’il s’était forgées sur ce peuple au riche patrimoine spirituel. Peu à peu, il doit se faire à l’idée que même le bouddhisme peut abriter les scandales généralement associés, ici, au catholicisme.

Comme il s’agit d’une oeuvre très émotive, l’auteur n’essaie pas de cacher son jugement. Trop en état de choc et peut-être trop immature pour comprendre que les paramètres de sa réalité occidentale n’ont, en ce pays, aucune possibilité d’exister, l’auteur (qui pourtant aspire à devenir moine, rappelons-le) n’a pas beaucoup de compassion pour ceux qui faillissent aux préceptes bouddhistes. Cette dichotomie rend son odyssée intéressante, puisqu’au final, on assiste au cheminement d’un homme devant son imparfaite condition d’être humain.

Avec un dessin complexe, Jean-Sébastien Bérubé rend bien le dépaysement géographique et spirituel qui l’assaille. Son trait souple, presque fragile capte l’exotisme de cet ailleurs fantasmé, tout en traduisant le chagrin causé par la vérité. Malheureusement, on ne peut s’empêcher de songer à la splendeur qu’auraient eu les planches si elles avaient été en couleur.

La maison d’édition Futuropolis nous a habitué à un catalogue varié d’oeuvres personnelles et originales et cet opus n’y fait pas exception.

L’araignée de Mashhad de Mana Neyestani

En 2000, Said Hain a tué 16 femmes, sous prétexte de nettoyer la ville sainte de Mashhad de ses prostituées. Baptisé le tueur araignée par les médias parce qu’il attirait ses victimes chez lui en se faisant passer pour un client, Hain les assassinait en les étranglant avec leur voile. Ses actions ont créé une vive polémique, puisqu’une partie de la population se rangeait du côté d’Hain.

Inspiré par un documentaire sur le sujet (And Along Came A Spider de Maziar Bahari, disponible sur YouTube, si vous n’êtes pas fragile, c’est troublant, mais excellent), L’araignée de Mashhad recrée l’entretien de la journaliste du film (Roya Karimi Majd) avec Said Hain. D’abord, il s’agit d’un roman graphique sur la déformation des préceptes religieux pour justifier d’horribles actes. C’est aussi l’histoire d’un homme traumatisé par la guerre qui prend des moyens débiles pour surmonter son trauma. Enfin, il s’agit d’un livre sur la haine faite aux femmes. Et c’est sur ce propos que le livre prend toute sa force et sa profondeur. Hain veut blâmer le gouvernement qui rend l’Iran propice à la corruption. Neyestani blâme le gouvernement de créer un contexte où les femmes, après une vie d’asservissement et d’humiliations de toutes sortes, peuvent finir châtiées par n’importe quel malade soi-disant représentant de la moralité.

Neyestani dresse un portrait plein de compassion des victimes de l’araignée, en prenant le temps d’exposer le contexte social et économique du quartier où les femmes travaillaient. Le chapitre Les dessins de Samira (le seul en couleur et épousant le trait naïf des enfants), raconté du point de vue de la gamine d’une des victimes, tire les larmes, pas seulement parce qu’on assiste à la perte de l’innocence d’un enfant devant un deuil injuste, mais également parce qu’il est possible d’entrevoir la vie difficile qui attend Samira simplement.

Le roman se termine avec intelligence sur cette idée que, malgré la mise à mort d’Hain, le tueur araignée pourrait réapparaître (beaucoup d’hommes, dont le fils de l’assassin se sont proposé pour continuer son travail). Dans ce contexte, il devient difficile pour une femme de ne pas succomber à la méfiance et la paranoïa. Les quatre dernières planches sont terrifiantes, mais l’auteur nous offre quand même une lueur d’espoir.

Rose Normandin

Le Livre, Nicolas Arispe, Éditions Le Tripode, 2017.
Comment je ne suis pas devenu moine, Jean-Sébastien Bérubé, Éditions Futuropolis, 2017.
L’Araignée de Mashhad, Mana Neyestani, Editions Ça et Là et Arte Éditions, 2017.

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