Dans un décor minimaliste où le fond est projection et où le sol est habité par deux paires de souliers de course, une radio et deux casques de protection, Thierry Raynaud et Perle Palombe entrent en scène. Ah ! L’amour est le titre de la pièce de théâtre qu’ils jouaient le 31 octobre dernier à l’Usine C dans une adaptation du livre Nous d’Antoine Dufeu paru aux Éditions MIX en 2006. Un titre qui reprend le stéréotype d’un soupir commun pour le faire vivre autrement, dans un amour qui s’ouvre sur un « nous ».

Pourtant, il y a deux voix, deux corps, qui semblent être un couple. Du moins, deux personnes dans une certaine intimité se balancent de grands mots dans ce qui se veut un dialogue. Ils cherchent à s’ouvrir sur un « nous », mais leur duo est une tour d’ivoire perdue quelque part dans leur tente et la petite île qu’ils se sont construite. Ils émettent des hypothèses sur l’existence dans une société actuelle où nous ne sommes pas libres, mais davantage vivants. Ils veulent dessiner des espaces à la liberté, s’éparpiller en dehors de la division, déposer des différences dans le monde pour que « chacun de nos sommeils soit une petite mort ». Ils dansent, ils s’essoufflent. Et ils reprennent. Ils veulent s’organiser à partir du vide, changer le monde pour découvrir d’autres mondes : « comme tout le monde, nous sommes en guerre ». Une guerre contre les autres, une guerre des autres. Ils privilégient l’incertitude à l’illusion, combattent ici et maintenant dans une absence de calme tournée vers la vie sereine à venir. Ils veulent voir trancher les exceptions comme des diagonales, ils veulent se réjouir. Ils posent l’amour en premier. Ils veulent produire des effets, dire au premier venu : « Viens ! ». Ils répètent. Ils se répètent, ils se répètent, ils se répètent. Nous nous répétons.

C’est joliment présenté, non ?

Excepté que ces mots, sous leurs allures poétiques, sont considérablement étouffés par le politique qui les transcende. Si bien que, parfois, ils deviennent très ennuyants, puisque déjà entendus, et nous perdons le fil. « Nous » perdons le fil à travers le « nous » littéralement débité à l’intérieur d’une intimité entre deux personnes qui auraient gagné à se recentrer sur elles-mêmes. À nous faire découvrir les méandres de leur subjectivité de « je » et « tu » unis. Il en était autrement. Il est possible de se questionner sur la pertinence de ce genre de discours dans l’art qui me laisse notablement sceptique. Mais peut-être était-ce voulu ? Heureusement qu’une licorne a traversé la scène dans une projection comme une petite magie pour nous remettre en place et rompre la monotonie.

J’aurais voulu être forcée de terminer la pièce en me disant : « Ah ! L’amour », mais je me retrouve malheureusement devant un « Ah » sans exclamation.

Vanessa Courville

Ah! l’amour est présenté à l’Usine C dans le cadre du festival ActOral les 31 octobre et 1er novembre 2014.