Crédit photo : David Ospina

Rap battle, l’hymne du Canada interprété en innue, un danseur à un pied… Ce ne sont que quelques-unes des propositions du projet collectif À te regarder, ils s’habitueront. Sous la direction artistique d’Olivier Kemeid et Mani Soleymanlou, six metteurs en scène de différents horizons (théâtre, cinéma, danse) brodent autour du thème de la « diversité ». Le point de départ? Des moments historiques qui se sont déroulés au Québec, tant politique (le FLQ et la défaite référendaire de 1995) qu’artistique (le documentaire culte de Pierre Perrault Pour la suite du monde ou encore l’Osstidcho). Avouez que cette coproduction du Théâtre de Quat’Sous et d’Orange Noyée promet!

Dans la mise en scène de Chloé Robichaud, les images du documentaire Pour la suite du monde de Pierre Perrault défilent devant les yeux des spectateurs. L’accent typique de la région de l’Isle-aux-Coudres et la pêche au « marsouin » sont le point de départ d’une rencontre entre deux acteurs, Igor Ovadis et Fayolle Jean. Deux cultures complètement différentes : l’un originaire de l’Union soviétique, l’autre d’Haïti partagent leur expérience d’immigration.

Tout comme les pêcheurs qui revivent une pratique qui s’inscrit dans leur folklore et leurs traditions, les deux acteurs abordent leurs pays, leurs cultures et les raisons qui ont motivé leur choix de terre d’adoption. Ponctuée d’humour, cette mise en scène juxtapose plusieurs couches en ce qui a trait à l’enjeu de l’immigration avec doigté et concision. La conversation dévie de Napoléon à Jacques Cartier et les « sauvages », de leur métier d’acteur aux traditions d’accueil des immigrants au Canada. Le propos est dense et profond, mais partagé avec tant de charisme et de pertinence que la réflexion s’ancre en nous.

Bachir Bensaddek, lui, questionne le discours de Parizeau de 1995 avec Leïla Thibault-Louchem et Inès Talbi. Les deux actrices sont hilarantes dans leur propre rôle, enjeu, notamment, qu’elles questionnent, car y a-t-il vraiment des rôles pour « l’autre atypique »? Des rôles qui ne tiennent pas compte de leurs origines, de leur couleur de peau? Après une obstination sur celle qui a le teint plus foncé et un débat sur la question : « Si t’étais une actrice blanche, qui serais-tu? », elles adoptent la technique du blackface, mais à l’inverse… en se maquillant le visage en blanc. L’image, quoique loufoque, est sensiblement brutale. Elles reviendront d’ailleurs plus tard sur scène avec un discours poignant, une prise de parole assez corrosive sur des propos qui ont fait couler beaucoup d’encre au Québec.

Nini Bélanger a confié le Manifeste du FLQ à une actrice d’origine catalane, Emma Gomez. Alors qu’un présentateur de nouvelles lit le Manifeste, l’actrice aborde le terrorisme qui sévit en Espagne, la bataille que vouent les Catalans à la cause de l’indépendance et sa propre expérience de travail dans une usine dont les conditions étaient exécrables. Intime et sensible, ce récit se conclut de manière percutante.

Dave Jenniss met en scène des Autochtones célébrant la fête du Canada avec René Rousseau et Marco Collin. L’un porte fièrement le chandail de l’équipe de hockey des Sénateurs, alors que Marco porte celui des Blackhawks de Chigago. Premier pied de nez à la culture autochtone. Si aux premiers abords, les deux hommes reflètent les préjugés à l’égard des Autochtones (ils sont ivres et l’un d’eux passe la quête dans le public), l’idée est de braquer le spectateur dans sa perception de l’autre, et c’est réussi. À certains moments, le malaise est palpable dans la salle.

Pourtant, c’est le spectateur qui s’adaptera à la culture autochtone en écoutant René réciter fièrement et avec vigueur l’hymne national dans la langue innue. En photo, ses deux fidèles comparses, Trudeau et Coderre ornés de chapeaux à plumes, ont l’air assez niais merci. Et c’est eux (Marco et René), enfin qui retourneront vers nous leur regard persistant, nous scrutant en silence. Ce sera à nous d’ouvrir les yeux et de cesser de les ignorer. Vraiment une des mises en scène les plus réussies. Très déstabilisant.

Une finale punchée

Câline de blues résonne dans la salle. Les deux danseurs Angie Cheng et Jacques Poulin-Denis offrent une performance sublime dans une chorégraphie signée Mélanie Demers. C’est la diversité corporelle qui est exposée ici. Bien que Jacques Poulin-Denis porte une prothèse, ce sont leurs poses, la valse de leurs corps qui se contorsionnent, qui s’enroulent, et leurs baisers langoureux qui allument l’œil curieux du spectateur… et aussi les vêtements qu’ils balancent en pleine gueule du public! Légèrement inconfortable.

Enfin, THE MOMENT! Pour clore ce spectacle en crescendo, si vous me permettez l’expression, Jean-Simon Traversy s’est inspiré de l’Osstidcho. Il a demandé au rappeur Obia le Chef et à l’actrice Olivia Palacci de créer un rap battle. C’est punché, drôle et choquant à la fois. Il y a même une référence à Claude Jutra. Je vous laisse alors imaginer le ton et l’ampleur des propos qui sont échangés. Les deux acolytes n’y vont pas de main morte dans les répliques cinglantes l’un envers l’autre. Obia remet d’ailleurs à sa place « l’élite » (oh pardon, j’emprunte les termes de Marco), c’est-à-dire le public théâtral. « Y’a-t-il des Noirs dans la salle? » Uniquement, une jeune femme assise à mes côtés lève la main. « À 40$ le billet, j’espère que le repas est inclus ». Bang, dans nos dents. Vraiment, après trois ovations, je pense qu’on peut dire que ce spectacle d’ouverture aux Quat’Sous « kick des c*** », oh pardon, est un véritable succès!

Edith Malo

À te regarder, ils s’habitueront, mis en scène par Nini Bélanger, Jean-Simon Traversy, Bachir Bensaddek, Chloé Robichaud, Mélanie Demers et Dave Jenniss dans une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et Orange Noyée, du 5 au 30 septembre 2017 au Théâtre de Quat’Sous. Pour toutes les informations, c’est ici.

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