Eva Hesse Crédit photo : Barbara Brown

Le Festival international du film sur l’art de Montréal (FIFA) célèbre ses 35 ans et change de direction, pour la première fois depuis sa création. Ce n’est pas un vent de renouveau qui balaie l’événement, mais plutôt une douce brise rafraîchissante qui se ressent tant dans sa programmation particulièrement excitante, que dans son image de marque rajeunie et actualisée.

La nouvelle équipe à la tête du FIFA est désormais presque exclusivement composée de femmes : Natalie McNeil à la direction générale, Anita Hugi à la direction des programmations, Nicole Gingras à la direction de la section du FIFA expérimental et Érika Denis, à la direction et programmation du Marché international du film sur l’art (MIFA). Aussi, tous les comités de sélections et le jury sont majoritairement féminin. Cette rare et positive représentation des femmes au sein du festival a un impact non avoué, mais palpable sur la programmation de cette année. Pour le plus grand bonheur du public.

Voici quelques films qui se démarquent cette année sous la thématique des arts visuels :

Eva Hesse
Un film de Marcie Begleiter
Présenté mercredi le 29 mars à 18h
Musée des beaux-arts de Montréal

La cinéaste Marcie Begleiter relate la trop brève vie et carrière de l’artiste Eva Hesse à travers ses écrits, journaux et correspondances. Décédée d’une tumeur au cerveau à l’âge de 34 ans, Hesse a néanmoins marqué l’Histoire de l’art à jamais lors de son bref passage sur cette terre.

Artiste au destin tragique, elle a tout pour fasciner : née à Hambourg, elle parvient à fuir de justesse les camps de concentration allemands et se réfugie à New York où elle et sa sœur rejoignent leurs parents, uniques survivants de la famille. Quelques années plus tard, hantée par les horreurs de la guerre, la disparition des siens et un déracinement brutal, la mère de la famille Hesse met fin à ses jours alors que la petite Eva n’a que 9 ans.

Malgré une prémisse digne du plus triste des films, le documentaire de Begleiter ne tombe pas dans l’apitoiement ou l’anecdote. Le personnage principal est bel et bien Eva Hesse, l’artiste géniale et son œuvre. Parallèlement au parcours personnel de l’artiste, ce qui nous cloue à notre siège, ce sont les processus et les questionnements plastiques qui conduiront à ses travaux les plus aboutis : des œuvres abstraites entre la peinture et la sculpture tout en texture, formées de résines étranges et d’autres matériaux jamais utilisés avant. Des œuvres avec une durée de vie très limitée.

Selma Blair prête sa voix à Eva Hesse avec justesse et sobriété, offrant une émouvante présence aux textes et écritures de la disparue. Les lettres entre Hesse et son grand ami l’artiste Sol Lewitt sont particulièrement inspirantes et bouleversante d’honnêteté.

Eva Hesse est une grande leçon de créativité, de détermination, de passion et d’humilité. Les derniers mots de l’artiste résonnent encore en moi, comme une ode déroutante à l’éphémère :

Life doesn’t last, art doesn’t last, it doesn’t matter.» – Eva Hesse

Femme artiste : Annette Messager
Femme artiste : Kiki Smith
Femme artiste : Jenny Holzer
Femme artiste : Katharina Grosse
Une série de films réalisés par Claudia Müller
Différents horaires et lieux de présentation, voir la programmation du FIFA

Je jalouse la cinéaste allemande Claudia Müller qui a eu une idée tout à fait fantastique. Elle a demandé à des artistes femmes de renommée mondiale de se prêter au jeu du commissariat le temps d’une exposition virtuelle. Elles ont carte blanche : les artistes, les œuvres, l’accrochage. Une seule contrainte : exposer des artistes femmes. Pour notre plus grand plaisir, Annette Messager, Kiki Smith, Jenny Holzer et Katharina Grosse ont accepté de relever le défi.

Elles étonnent par leurs choix d’artistes, souvent aux antipodes de leur propre pratique. Leur façon d’occuper l’espace, de mettre en relation des œuvres et de les disposer s’avère très révélateur. Chapeau à Müller pour la réalisation. Une grande liberté est accordée aux commissaires d’un jour (parfois 5 artistes, parfois des dizaines sont choisies!) et l’espace virtuel d’exposition est si bien rendu… on se mord la lèvre d’envie de visiter ces expositions qui ne seront jamais montrées, dans ces musées et galeries imaginaires.

Beauty and Ruin
Un film de Marc De Guerre
Présenté samedi le 25 mars à 18h15
À l’Université Concordia (1400, boul. de Maisonneuve Ouest, Montréal)

Beauty and Ruin relate comment Détroit, une ville nord-américaine d’importance si prospère à une certaine époque, a pu se rendre jusqu’à la faillite. Et comment il s’agit en vérité de la faillite d’un système capitaliste qui divise les citoyens d’une communauté, et parvient même, comme c’est le cas pour Détroit, à créer un tragique clivage entre un peuple et sa propre culture.

De Guerre met en lumière la question éthique que se pose aujourd’hui les citoyens de Détroit : le bien-être des citoyens, leurs pensions de vieillesse et leurs assurances santé, cela vaut-il moins qu’une collection d’œuvres d’art majeure, propriété de la collectivité? La question peut se poser sous mille angles : doit-on vendre l’une des plus grandes richesses culturelles du pays pour éponger les dettes d’une administration publique déficiente? Doit-on priver des citoyens qui ont tout perdu de leur musée? Un lieu où en théorie tout le monde peut apprendre, grandir et vivre avec l’art, mais qui demeure perçu comme élitiste par le plus grand nombre. Une vie vaut-elle moins qu’un tableau de Van Gogh?

Il n’y a pas de gagnant dans ce documentaire, mais une multitude de cris du cœur de ces individus – artistes, travailleurs, piliers de la communauté, directeurs de musées – qui peuplent une ville prête à s’éteindre à tout moment.

Le FIFA est une fenêtre sur le monde, sur les artistes. Quel privilège d’avoir accès chaque année à un festival si généreux et pertinent. Un incontournable pour les amoureux de l’art… et pour les autres aussi!

Marie Samuel Levasseur

Le Festival des films sur l’art (FIFA) est présenté à Montréal jusqu’au 2 avril. Pour plus de détails, c’est ici.