Crédit photo : Espace Go

Sous le régime nazi, il lui était interdit d’écrire. Aujourd’hui, elle est considérée comme l’une des plus grandes dramaturges allemandes du XXe siècle. L’une de ses pièces, Pionniers à Ingolstadt, fut même adaptée par le cinéaste Werner Fassbinder et présentée au Festival de Cannes en 1971. Marieluise Fleisser est sans contredit une femme dont l’Histoire et les rencontres amoureuses auront compromis, non pas le talent, mais la visibilité et la reconnaissance qui lui étaient dues. Du 21 mars au 15 avril 2017, l’Espace Go en coproduction avec Ubu présente Avant-garde, un de ses textes (traduit par Henri Plard aux Éditions de Minuit) mis en scène par Denis Marleau.

L’actrice Dominique Quesnel incarne le personnage de Cilly Ostermeier, une jeune fille de province qui rêve d’écrire et qui s’amourache d’un génie au pouvoir destructeur. Elle le quitte pour retourner dans sa ville natale, où elle fera la rencontre d’un champion de natation. La comédienne est accompagnée sur scène de l’auteur-compositeur-interprète Jérôme Minière, qui réinterprète à sa manière des pièces du compositeur Kurt Weill.

Marieluise Fleisser/Cilly Ostermeier

Largement inspirée de sa relation trouble avec Bertolt Brecht dans les années 20, Marieluise Fleisser dépeint ici le sentiment amoureux qui la subjugua, l’enfermant dans une relation d’abus tant affectif que sexuel et artistique. Elle avait seulement 22 ans.

Alors étudiante, sa première pièce importante, Purgatoire à Ingolstadt, lui vaut l’attention du charismatique homme de théâtre, dont elle deviendra l’amante. Le texte d’Avant-garde rend admirablement bien l’admiration sans borne qu’elle témoigne à cet homme, se « cramponnant » à lui, et ne sachant définir ses propres frontières. L’auteure trace un portrait lucide de cette relation malsaine, aux prises dans un état de dépendance amoureuse, partagée entre ses doutes et la peur de s’assumer. Coincée entre ses deux entités : la femme muse et la femme créatrice.

L’Homme l’exploitait, il en avait probablement le droit, un homme de talent avait cueilli ce qui se présentait. Et même si elle était exploitée, elle vivait dans une atmosphère de génie et avait son destin là-haut sous les toits, elle n’était pas perdue pour autant, enfin, pas encore ».

Dominique Quesnel incarne la jeune Cilly Ostermeier avec candeur, fragilité et douceur. Ses gestes traduisent une certaine réserve, un désir de s’estomper, de se diluer dans cet homme adulé. Puis, plus loin, elle dévoile une autre facette d’elle-même, celle qui se révolte, qui rage, qui expulse la colère trop longtemps ravalée, mais avec retenue. Une femme humiliée par Brecht et censurée par les nazis qui brûlent ses œuvres en 1935 et lui imposent des limites de publication.

Un texte évocateur et puissant, un duo d’interprètes à couper le souffle

Si la mise en scène est épurée, que ce soit les costumes (Dominique Quesnel est simplement vêtue d’un tailleur brun ample), ou les déplacements limités sur scène, la densité réside dans les mots. Ils sont évocateurs et poétiques, provoquant des images fortes, traduisant une conscience aiguisée des états d’âme de Marieluise Fleisser. Des images défilent sur des boîtes en plexiglas, créant un univers voluptueux. Les contours flous dessinent des femmes des années 30, 40 qui s’estompent, vaporeuses. Des images de la ville, celle où le succès est pressenti pour les artistes émergents, sont également projetées, ainsi qu’un train en mouvement qui relie Marieluise/Cilly de sa ville natale d’Ingolstadt à Berlin.

Ces images nous font voyager au rythme de la prestation musicale de Jérôme Minière. Sa participation agit telle « une mémoire sensorielle » comme le précise Denis Marleau, mais révèle aussi une époque qui explose sur le plan artistique. Les pièces rappellent Bertolt Brecht, puisqu’elles sont tirées de l’Opéra de Quat’Sous. Jérôme Minière est tout simplement époustouflant, charmant et désarmant de sincérité dans l’interprétation en allemand qu’il fait de ces pièces. Vraiment, chapeau!

Quant à Dominique Quesnel que j’avais également vu dans Me, myself and I en 2015, la réflexion suivante m’est venue spontanément : il s’agit sans aucun doute de l’une des meilleures actrices au Québec. Réciter seule sur scène un texte de cette ampleur, avec nuances, variant l’intensité, mais avec une maîtrise accrue… La réflexion s’imposait d’elle-même. Bref, cette pièce suscite également une curiosité insatiable de partir à la découverte de Marieluise Fleisser, des adaptions cinématographiques de ses pièces à la lecture de ses œuvres littéraires. Une femme vraiment inspirante. À voir!

Edith Malo

Avant-garde de Marieluise Fleisser, une coproduction d’Espace Go et Ubu, présentée au Théâtre Espace Go du 21 mars au 15 avril 2017. Supplémentaires les dimanches 2 et 9 avril 2017 à 16h. Pour tous les détails, c’est ici.