Il y a toujours une fille qui a des gros seins avant les autres, dans une école. À Saint-Sauvignac, c’est ma sœur. Les seins de ma sœur sont parmi les plus belles affaires qui ont jamais poussé à l’intérieur des limites de la ville. Les mauvaises langues pourraient dire que la compétition est presque nulle, étant donné que, depuis des années, ils ont décidé d’arrêter d’investir dans l’aménagement paysager et ont remplacé tous les parterres de fleurs par des mosaïques en garnotte. Mais ça serait de la mauvaise foi. Parce que la vérité, c’est que les seins de ma sœur pourraient entrer en compétition avec n’importe quel végétal luxuriant de n’importe où sur la planète. Les seins de ma sœur, c’est les jardins de Babylone suspendus dans une brassière. Même éclosion délirante de fruits, de fleurs, de sève chaude qui pulse. Même victoire improbable contre la gravité. »

Les cicatricés de Saint-Sauvignac (nouvelle édition) de Sarah Berthiaume, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril Guérard et Mathieu Handfield aux Éditions de Ta mère raconte l’histoire d’une poignée de pré-adolescents qui évoluent dans un village insignifiant entre amitiés bancales, branlettes d’occasion et le fantasme absolu de « la Calabrese », la glissage la plus à pic d’Amérique du nord. Et quand on parle de « fantasme », c’est plutôt sérieux. Pendant des semaines, les imaginaires s’enflamment : tout le monde attend impatiemment le parc aquatique ultra moderne censé revitaliser la région. Lorsque celui-ci ouvre enfin ses portes, tout le monde s’y précipite.

Sauf qu’un seul petit clou mal posé va changer le destin de tous ceux qui s’y aventurent.

Les cicatrisés de Saint-Sauvignac raconte aussi et surtout une succession d’amourettes maladroites de gamins. Ça commence par une histoire de seins, et ça finit par l’acte d’amour un peu démesuré d’un garçon complètement perdu. En passant, on croise Bouboule, qui veut lécher le coude de son ami surnommé Crapaud ; Chelsea, qui attire les hommes à l’aide de nouilles Ramen et de sa poitrine volumineuse ; et un garçon un peu simplet qui ne sert pas à grand-chose, mais semble tout de même indispensable au récit. Parce que les narrateurs changent, et que notre regard évolue au gré des perspectives, le récit semble devenir de plus en plus vivant, et touchant.

J’avais rêvé toute la nuit que je perdais mon pénis couche par couche. Mon pénis pleumait, jusqu’à devenir un vagin. Une succession de peaux de banane, comme des poupées russes. Oui, c’est ça : des poupées russes. Pis dans la dernière pelure, la plus petite : rien. Je m’étais levé le sourire aux lèvres, persuadé d’avoir un vagin entre les jambes. En me touchant l’entrejambe, j’avais bien remarqué que mon pénis était toujours là, à sa place habituelle. Là où il avait toujours été. J’avais été déçu pas à peu près. »

Véritable petit chef d’œuvre qui se dévore en quelques heures, ce roman à quatre plumes raconte aussi et surtout des personnages qui se cherchent et se questionnent au sein de leur marginalité. Absurdes et folles, un brin malaisantes et jamais convenues, leurs aventures laissent transparaître à travers un langage cru et hilarant les difficultés de l’adolescence.

Annick Lavogiez

Les cicatrisés de Saint-Sauvignac (nouvelle édition),  Sarah Berthiaume, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril Guérard et Mathieu Handfield, Les Éditions de Ta Mère, 2017.

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