Courtoisie : Entre Deux Mondes Productions

Le propre d’une œuvre documentaire est la distanciation qu’elle incombe à son sujet. P.S. Jerusalem envoie valser les règles du genre en sautant à pieds joints dans le récit personnel d’un retour aux sources dont la prise de position est assumée par une caméra subjective. Fidèle à sa pâte héritée d’un cinéma de l’intime, Danae Elon livre une chronique saisissante de son retour à Jérusalem par lequel un fossé se creuse pourtant avec ceux qu’elle filme, ses proches. En cause, cet œil nécessaire mais omniprésent.

Tout part du sourire de son père filmé en gros plan. Après la mort de son modèle – Amos Elon – célèbre écrivain israélien dont la verve a toujours servi une critique de son gouvernement, la jeune femme enceinte manque à sa promesse en rejoignant le lieu de son enfance accompagnée de son mari Philip et de leurs deux enfants. Faute de trouver les réponses à sa quête identitaire dans ce chez-soi qu’elle capture avec mélancolie, la cinéaste – à cheval sur les contours du documentaire autobiographique dessinés par Alain Berliner – les discerne dans les réactions de sa famille face à l’antagonisme historique. Celui d’un dialogue de sourds propre au conflit israélo-palestinien, fruit d’une introspection face à ses origines juives.

Double conflit

« Notre vie personnelle a toujours été politique. » Le constat est celui de l’éducation de la réalisatrice, pour qui le dialogue avec son père s’est installé dès que la jeune femme s’est emparée d’une caméra. Les trois années qui suivent l’évolution de son cocon familial à Jérusalem s’imprègnent de cette association entre vie personnelle et vie professionnelle, acte de filmer et amorce d’une conversation.

Par souci d’héritage, dont le conflit rend son besoin d’appartenance incrédule, Danae Elon poursuit cette narrative basée sur un questionnement interne constant, en interrogeant quotidiennement ses enfants, qu’on retrouve d’ailleurs au cœur de son documentaire sur l’excision, Partly Private (2009). Face caméra, qu’est-il possible de leur inculquer lorsque la lutte identitaire est autant intérieure qu’extérieure?

Un certain regard de transmission

Dans son rapport à la caméra, c’est la progéniture incarnée par Tristan, Andrei et Amos qui s’inscrit dans la révélation de ce cerbère conflictuel mis en avant par une cinéaste dont la voix-off apposée au journal de l’intime révèle progressivement la fragilité et l’implication émotionnelle. L’approche la plus neutre est alors celle de ses trois garçons, dont l’innocence et la maturité invoquent un rôle de parents-enfants inversé. Tristan se lie d’amitié avec un enfant palestinien alors que son père Philip, dont l’intégration en tant que photographe se mue en perte de repères, se surprend à gifler un enfant qui a frappé le sien parce qu’il est Juif.

La vérité sort de la bouche des enfants qui, avec P.S. Jerusalem, deviennent le reflet d’une introspection politique. « Qu’est-ce qu’une colonie? Qu’est-ce qu’un soldat? Comment il se bat? » Tant de questions posées par son fils Tristan dans la voiture lorsque ses parents l’emmènent chez Luai, son ami né d’une mère arabe et vivant dans une colonie israélienne. Le même Tristan qui préfère rester à la maison plutôt que de faire un choix lorsqu’une partie de son école Hand-in-hand – la seule de la ville à accueillir enfants Juifs et Arabes – célèbre le Memorial Day d’Israël tandis que les enfants palestiniens s’adonnent à une autre activité.

La mise en perspective du malaise territorial et de l’avancée des colonies, confirmée aujourd’hui par un abandon grandissant des quartiers arabes dans Jérusalem-Est, découle de ce regard enfantin. Tantôt amusés tantôt agacés par la présence continue de la caméra, les enfants de la cinéaste empruntent à sa mère patrie ce sentiment double de haine-amour dont elle n’a jamais pu se défaire à l’encontre d’Israël. Le regard authentique de la réalisatrice éponge les ressentis de chacun tout en restant cloîtré derrière ce bouclier cinématographique.

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La femme et la caméra: rôle triple

Another Road Home, qui pousse Elon sur les traces de l’homme palestinien qui l’a élevé, illustrait déjà en 2004 cette quête personnelle indissociable d’un besoin de comprendre son passé. P.S. Jerusalem prolonge le débat, mais son tiraillement initial, celui d’une identité brouillée par une conscience politique, est également celui qui met face à face la mère, la femme et la réalisatrice.

Les yeux rivés sur son objectif, Danae Elon laisse transparaître une perte du sens des réalités pourtant propre au film documentaire. L’analogie d’un dialogue impossible entre deux peuples prend ici la forme d’un constat familial morcelé, où Philip – qui n’a jamais pu apprendre l’hébreu – s’effondre jusqu’à évoquer le divorce alors qu’elle écoute, silencieuse et absente du cadre qui la protège tout en lui rendant sa vulnérabilité. Le départ est proche, et la boucle est bouclée, car la rétine visuelle devient la marque d’une initiation cyclique, celle du chez soi auquel son père ne croyait pas, et qui se trouvait depuis tout ce temps sous ses yeux.

– Ambre Sachet

P.S. Jerusalem, un documentaire d’Entre Deux Mondes Productions (Montréal), en salles dès le 24 mars 2017.

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