Considéré comme un génie dès son plus jeune âge par sa famille, Akram Kahn n’a certainement pas déçu ses proches. Maître d’œuvre de la pièce Until the Lions coproduite par Danse Danse, la TOHU et le réseau 360°, le chorégraphe démontre, une fois de plus, son immense talent.

Présenté à la Tohu jusqu’au 25 mars sur la seule scène circulaire en Amérique du Nord, ce spectacle est inspiré d’un poème de l’auteure indienne Karthika Naïr, Until the Lions : Echoes of the Mahabharata. Dans ce recueil, elle offre une relecture des personnages féminins de ce récit mythologique. Bercé dans l’enfance par celui-ci, Khan décide, à son tour, de créer une œuvre chorégraphique sous l’angle d’une des héroïnes négligées de l’épopée, la princesse Amba. « Les femmes sont trop souvent sous-représentées. C’est le cas dans ce conte dominé par la perspective des hommes. Until the Lions raconte l’histoire du point de vue des lions et non de celui des chasseurs », explique Khan après le spectacle.

En entrant dans la salle, le public est d’emblée plongé dans l’ambiance par un parfum d’encens qui emplit l’espace, par une tête d’homme posée sur la scène et par un grondement orageux en guise de musique de fond. Trônant au centre de la salle, cerclée de toutes parts par les spectateurs, une souche d’arbre fait office de scène, dont les cernes et les flèches qui y sont plantées sont une métaphore des étapes marquantes d’une vie. Ainsi, la table est mise pour le spectateur : il pénètre dans un univers viscéral et mystique. En proposant une scénographie interdisciplinaire – musique, chant, danse, effets spéciaux –, Kahn, le directeur artistique, intensifie la puissance de son propos.

L’histoire d’Amba

Dès l’arrivée de la première danseuse, sublime Joy Alpuerto Ritter, la trame narrative se dévoile. Personnifiant une Amba transformée par la colère, à mi-chemin entre un reptile et un être humain, Shikhandi semble possédée par une énergie meurtrière. C’est par une gestuelle empreinte de violence que le ton est donné : tous ne s’en sortiront pas vivants. C’est alors que l’histoire d’Amba se déroule sous nos yeux à la vitesse de l’éclair tant les interprétations sont prenantes et la narration est claire.

Les événements de la vie d’Amba sont tragiques. Enlevée par le prince Bheeshma (dansé par Akram lui-même), mi-homme mi-dieu, la princesse est ensuite délaissée par lui pour être donnée en mariage à l’héritier de la famille Kuru, le demi-frère de Bheeshma. Elle tente de convaincre Bheeshma de réparer ses torts en l’épousant. Or, il reste insensible à ses demandes en faisant fi de son amour pour elle. Il préfère demeurer fidèle à son royaume et prioriser sa communauté qui est très importante pour lui. Amba devient alors vengeresse. Elle s’adresse aux Dieux leur disant souhaiter obtenir justice en punissant son offenseur. Pour accomplir son vœu, elle doit se suicider afin de renaître en Shikhandi, qui aura les attributs et la force physique d’un homme. Bheeshma reconnaît rapidement l’esprit d’Amba réincarné dans le corps de Shikhandi. Sans étonnement, lors d’une ultime confrontation entre les deux protagonistes, la princesse guerrière triomphe sur celui qui l’a trahi.

La performance de chacun des danseurs – Akram Khan, Ching-Ying Chien, Joy Alpuerto Ritter – est magistrale. La précision et l’exécution parfaite des mouvements participent à la transmission des émotions vives ressenties par les personnages. Grâce à une technique parfaitement maîtrisée aux exigences physiques sophistiquées, la fluidité est remarquable. À la limite contorsionnistes, les deux danseuses impressionnent. Elles incarnent à elles deux, amour et douceur, souffrance et bestialité. Tantôt brusques, tantôt vulnérables, leurs gestes révèlent une mise à nu de l’âme amoureuse blessée.

Akram Khan réussit avec brio à marier la danse traditionnelle indienne, le kathak, et la danse contemporaine. Le résultat harmonieux s’impose comme une évidence à privilégier : les influences multiples sont à concilier et à combiner afin de rendre unique chaque création. Khan exprime également ceci à la fin du spectacle lors de la rencontre avec les spectateurs : « Il y a une universalité dans les espaces très codifiés, il faut la faire éclore et en tirer son essence. » Son esthétique illustre donc les différents éléments qui ont constitué son identité de chorégraphe.

Tout au long de cette œuvre, la musique joue un rôle de catalyseur. Acteurs importants de la scénographie, les quatre musiciens et chanteurs contribuent à accentuer les moments charnières de l’histoire d’Amba, de Bheeshma et de Shikandi : les voix s’élèvent, les poings tapent le bois et les instruments accompagnent en musique les danseurs. L’effet entre son et mouvement est saisissant. D’ailleurs, la collaboration de l’artiste et chanteur David Azurza participe grandement à la beauté de la pièce. Sa voix bouleverse par son amplitude et sa virtuosité.

Spontanément, à la fin de la dernière scène, les spectateurs ont exprimé leur appréciation par une longue ovation debout. Avec raison. Until the Lions séduit et envoûte par une structure narrative qui fait écho à des préoccupations actuelles, par une scénographie complexe, par des danseurs au talent indéniable et par une émotivité exploitée avec une grande d’humanité.

Marie-Paule Primeau

Until the Lions d’Akram Khan est présenté à La Tohu jusqu’au 25 mars 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.