Crédit photo: Maxime Côté

D’entrée de jeu, la scénographie muséale de Geneviève Lizotte nous prend d’assaut. Une serre sur laquelle seront projetés différents territoires (tantôt forêt canadienne, tantôt pays en conflit). Pendant que le public s’installe en salle, un homme en chienne de travail arrose des plantes. Les plantes sont multiples, délicates, belles. À côté, un homme usé est assis sur une chaise, amorphe. Il reste immobile alors qu’il est longuement lavé à la mitaine. Ce n’est que le labeur terminé, qu’il reviendra à lui pour disparaître tel un animal blessé.

Tu pars la chainsaw, pis tu le tues. Faut que tu tombes l’arbre pour laisser grandir les autres. »

Les productions Hôtel-Motel s’intéressent à la question identitaire en ce qu’elle s’inscrit dans un contexte mondial. Avec Dehors, de Gilles Poulin-Denis, Philippe Ducros pousse la démarche en explorant l’identité territoriale.

Arnaud, journaliste de guerre, traumatisé par les événements récents qu’il a dû couvrir, est forcé de rentrer sur la terre familiale suite à la mort du patriarche. Après presque 15 ans d’absence, il y retrouvera la haine de son frère cadet, Armand, qui ne lui aura jamais pardonné cet abandon. Quoi faire quand on ne veut rien avoir à faire avec son legs? Quoi faire quand on ne se retrouve chez soi nulle part? Aura lieu un long combat interne afin qu’Arnaud puisse trouver la paix et comprendre ce qui constitue maintenant son identité, ses racines et son pays.

Ça sent le bois dans cette pièce-là. On y retrouve la (parfois rassurante) claustrophobie du coin de pays qui nous connaît par cœur et qui ne nous réserve aucune surprise. Les arbres qui nous protègent et qui peuvent finir par nous emprisonner. On y retrouve aussi un français en constante mouvance, les accents se modifiant selon les acteurs, un français qui se recroqueville sur lui-même à force d’être pressé par d’autres langues, d’autres histoires, d’autres influences. Chapeau au metteur en scène pour cette idée d’engager des acteurs francophones du ROC, ce qui, en plus de donner une couche supplémentaire à l’ambiance de la pièce, souligne l’identité de l’auteur.

Si la lourdeur du drame peut être pesante parfois et si certaines images ont été vues dans des contextes semblables (je pense aux chiens sauvages qui hantent les cauchemars d’Arnaud, serait-ce un clin d’œil à Waltz with Bashir?), la poésie du texte permet à l’œuvre de ne pas sombrer dans le mélodramatique. Il faut également souligner le travail des acteurs, en particulier la performance de Patrick Hivon et de Robin-Joël Cool qui livrent de façon admirable toute la complexité de leur opposition.

S’il fallut 5 ans à son auteur pour finir la pièce, Dehors est certes une œuvre qui prend son sens aujourd’hui. Avec les conflits en Syrie, en Irak, au Nigéria qui sévissent (pour n’en nommer que quelques-uns) et qui semblent si loin de notre réalité, le texte construit un pont intéressant entre la violence d’ailleurs et d’ici, entre la volonté de s’ouvrir à l’autre et le refuser. Si la pièce est imparfaite, c’est tout de même un théâtre important qu’il faut voir.

Rose Normandin

Dehors de Gilles Poulin-Denis, mise en scène de Philippe Ducros. Une production Hôtel-Motel en collaboration avec le Théâtre Cercle Molière, présentée au Centre du Théâtre d’ Aujourd’hui du 7 au 25 mars et au Centre National des Arts, du 29 mars au 1er avril. Pour toutes les informations, c’est ici.

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