Le syndrome du club vidéo, c’est une chronique sur la nostalgie d’un passé pas si lointain où on pouvait passer des heures à choisir (ou s’obstiner, c’est selon) devant les étalages de films dans les clubs vidéo. Rose Normandin assume sa nostalgie et nous offre sa version de cette recherche si frustrante – et parfois si jouissive – sur internet.

Avec la Journée internationale des droits des femmes qui vient de passer, j’avais envie de me pencher sur le travail d’une réalisatrice qui célébrait sa féminité de façon…impitoyable.

Sorte de Madonna ou de Courtney Love du cinéma, Asia Argento possède une aura fascinante ; beauté sensuelle doublée d’une attitude de rock star, elle donne cette impression d’avoir beaucoup vécu. Fille de deux icônes du cinéma d’horreur italien, Dario Argento et Daria Nicolodi (comme nous le rappelle systématiquement chaque interviewer), elle se fait d’abord connaître par ses talents d’actrice. Elle collaborera avec Ferrara, Chéreau, Breillat, Romero, Ardent, pour n’en nommer que quelques-uns. Cependant, c’est lorsqu’on se penche sur son travail derrière la caméra que l’on peut véritablement apprécier sa singularité.

Premières armes

Réalisatrice depuis 1994 (à l’âge vénérable de…19 ans), elle a à son actif plusieurs films, une dizaine de courts et trois longs métrages. Le premier, Scarlet Diva (2000), un espèce de journal intime vidéo, chroniques de la descente aux enfers accompagnant sa quête d’identité. En utilisant une esthétique schizophrénique, elle se livre de façon courageuse, voire un peu exhibitionniste, entraînant du même coup le spectateur dans une hypnose qui verse dans le voyeurisme. L’œuvre est imparfaite, mais tellement honnête, qu’elle en est rafraîchissante, même si parfois déconcertante.

Elle continuera de s’intéresser aux frontières floues entre la réalité et la fiction avec son deuxième long métrage The Heart is Deceitful Above All Things (2004), adapté des nouvelles soi-disant autobiographiques de JT LeRoy (pseudonyme de Laura Albert). Elle explore les différentes nuances de cruauté qui existent dans l’amour tordu d’une jeune mère pour son gamin de sept ans. Avec ce deuxième opus, elle fait preuve de plus de maturité et de focus, mais peut-être au détriment de l’authenticité. Le mélodrame l’emporte parfois sur l’originalité du ton, mais sans altérer le plaisir.

Incompresa

C’est avec Incompresa (L’incomprise), qu’on découvre l’artiste. Dix après avoir fait The Heart is Deceitful Above All Things, elle revient avec un film attachant et troublant qui explorent certaines des mêmes idées. Encore une fois, impossible de différencier ce qui est autobiographique de ce qui est fiction et la réalisatrice en est très consciente (comme toute bonne rock star, je crois qu’elle aime bien entretenir son mythe).

Une fillette à l’aube de la puberté (Giula Salerno) subit les frasques de ses parents imbus d’eux-mêmes. Le père est un acteur italien très connu (Gabriel Garko), la mère est pianiste de concert (Charlotte Gainsbourg, qui reste incroyable même quand elle joue dans une langue apprise pour le tournage) et leur couple est à la veille d’un divorce. Peut-être parce qu’ils voient en leur fille un rappel de leur histoire d’amour ratée, ils n’arrivent plus à lui offrir l’encadrement nécessaire à son épanouissement. Argento y explore la perte de l’innocence et la recherche de l’appartenance avec justesse et douceur.

Si le film aborde des thèmes graves, il garde une qualité ludique très forte. La trame sonore et la palette de couleurs choisie par le directeur photo (Nicolas Pecorini, celui à qui l’on doit la facture visuelle de Fear and Loathing in Las Vegas) évoquent les années 80 et ajoutent une couche de légèreté à cette fable étrange. Le film n’est pas sans rappeler Les 400 coups, mais en beaucoup plus sombre. On s’attache à la petite alors qu’elle quémande l’amour de ses parents, de ses sœurs, de ses pairs.

Le film a des défauts, les mêmes que l’on peut reprocher aux deux autres, c’est-à-dire d’être un peu trop conscients d’eux-mêmes et de flirter avec un ton un peu moralisateur. La dernière phrase du film vient souligner à grands traits de marqueur fluo les intentions de la réalisatrice, ce qui vient crever la bulle de candeur qu’elle avait réussi à créer. Cependant, ce n’est pas assez pour gâcher l’effort.

Asia Argento est définitivement une réalisatrice à surveiller. Son talent ne pourra que s’épanouir au fil de l’âge. Espérons qu’elle trouvera d’autres histoires à raconter pour nous exposer la beauté qui arrive à poindre à travers la cruauté.

Rose Normandin

Incompresa est disponible sur Netflix.

*Scarlet Diva et The Heart Is Deceitful Above All Things semblent très difficiles à trouver sur le web.

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