Le syndrome du club vidéo, c’est une chronique sur la nostalgie d’un passé pas si lointain où on pouvait passer des heures à choisir (ou s’obstiner, c’est selon) devant les étalages de films dans les clubs vidéo. Rose Normandin assume sa nostalgie et nous offre sa version de cette recherche si frustrante – et parfois si jouissive – sur internet.

Des amis me parlaient de cette époque presque lointaine où, frustrés de devoir braver la tempête de neige pour aller au club vidéo, ils rêvaient du jour où la technologie leur permettrait de voir instantanément le film de leur choix sans avoir à faire le moindre effort (oui, je sais, first world problem!). Pour ma part, j’appartiens à l’autre école de pensée. Travailler dans un club vidéo fut le meilleur emploi ever, je pleure chaque fois qu’un magasin ferme, et j’espère qu’un jour internet plante pour que je puisse ouvrir mon propre café/club vidéo/librairie/cinéma de quartier (c’est de l’humour, je ne veux pas vraiment qu’internet plante…).

Ceci dit, je réussis grâce à mes innombrables abonnements à Netflix, Mubi, CraveTV, SundanceNow, Crackle, Shudder et feu Shomi à revivre un brin de nostalgie avec le syndrome du club vidéo, c’est-à-dire ce moment où l’abondance de possibilités cesse d’être un enchantement pour devenir un sérieux anxiogène. Dans ces moments difficiles, faire un choix semble impossible et je vais d’une sélection à l’autre, prisonnière d’un cercle vicieux imaginaire découlant d’une insatisfaction causée par…rien. Si le désarroi prend le dessus, je me couche déçue et désespérée de n’avoir pas trouvé à me divertir. Mais quand je persévère et que la raison me fait voir de la lumière à travers la maladie mentale, il m’arrive de découvrir des bijoux. Je revis alors l’époque glorieuse où, dans mon club vidéo de village, je partageais mon savoir (et un peu de ma coolness) avec la plèbe, en leur recommandant le dernier gagnant du Grand Prix du Jury de Sundance (dans le temps que c’était edgy Sundance). Donc, c’est par altruisme et nostalgie que je partage ici ma dernière trouvaille, Bone Tomahawk (2015), écrit et réalisé par S.Craig Zahler.

S’il s’agit de son premier long métrage, le réalisateur écrit des scénarios depuis des années et en a vu plusieurs être à un cheveu d’être produits. Las des promesses jamais tenues, il a décidé de s’offrir lui-même une réalisation. On peut dire qu’il s’est gâté.

La prémisse est un classique western. Quatre hommes partent à la rescousse de la femme de l’un deux et du shérif adjoint, kidnappés par d’étranges amérindiens. Zahler connaît bien le genre et comprends que son succès dépend des personnages et de l’ambiance construite. Avec ses 132 minutes, Bone Tomahawk prend son temps. On expose la situation pendant 30 minutes, on tente de survivre dans le Wild West hostile pendant les 55 minutes suivantes et on sombre dans le gore et l’horreur pour les 45 dernières.

Le film est porté d’abord par ses acteurs qui offrent une performance spectaculaire. Chacun sert son archétype western sans jamais sombrer dans la caricature : Kurt Russel, le ténébreux shérif ; Patrick Wilson, le boy scout impulsif ; Matthew Fox le mercenaire vaniteux ; David Arquette le bandit sans envergure et le fabuleux Richard Jenkins méconnaissable en loyal shérif-adjoint. Si les acteurs accomplissent de belles choses, il faut dire qu’ils ont de quoi se mettre sous la dent. S.Craig Zahler est aussi romancier et on peut s’en apercevoir à travers les dialogues. Que ce soit l’explication lente d’une situation potentiellement dangereuse entrecoupée de commentaires gastronomiques entre le shérif et son adjoint, ou l’évocation du souvenir d’un cirque de puces alors que les personnages doivent échapper aux griffes de la mort, l’humour est partout et donne de la légèreté à une odyssée loin d’être facile.

Par contre, il ne faut pas croire que le film est une comédie. Le ton est réaliste. La cinématographie sobre, comptant très peu de mouvements de caméra, laisse les paysages parler d’eux-mêmes. Hormis pour quelques scènes de déplacements lyriques qui servent à nous rappeler la sombre mission de nos personnages, la conception musicale est minimaliste (cosignée par Zahler). Ce sont les bruits ambiants qui habillent surtout la bande sonore et qui jouent un rôle important lorsque vient le temps de faire frissonner le public.

D’ailleurs, tout le dernier acte du scénario repose sur une sorte de mythe du Wendigo réinventé et attribué à un clan d’Amérindiens ermites et barbares habitant la «vallée des hommes affamés» (traduction libre). On prend soin de nous avertir qu’il s’agit d’une abomination et qu’il ne faut en rien l’attribuer au reste de la population amérindienne. Peut-être Zalher essaie-t-il ainsi de rectifier le racisme latent qui accompagne souvent les westerns. On pourrait voir dans son choix d’antagonistes une illustration du courroux amérindien ou en son film le reflet de la culpabilité blanche face à la question autochtone, mais il faudrait creuser fort et ce serait le sujet d’un autre article. L’horreur est directe et punchée. Moi, qui suis capable d’en prendre, j’ai dû fermer les yeux pendant une scène en particulier qui me semble un sérieux plaidoyer pour le végétarisme. Bref, on s’amuse bien.

Est-ce un film parfait? Non. Mon bémol: le sexisme. Les personnages féminins n’occupent vraiment pas beaucoup de temps d’écran. Si la femme kidnappée, Samantha O’Dwyer (Lili Simmons) est dégourdie, sensée et autonome, j’aurais bien aimé qu’elle soit un peu plus maître de son destin dans les scènes finales. À ceux qui répondront : (voix insignifiante:) « Oui, mais le réalisme de l’époque… » à mes idéaux féministes, je répondrai qu’il me semble TRÈS réaliste qu’une infirmière du Far West sache se débrouiller un tant soit peu avec un 12. La réplique «romantique» « You’re prettier than most cows… », même si elle se veut drôle, en illustrant à quel point Arthur O’Dwyer n’a pas les mots pour parler d’amour, m’a plutôt fait grincer des dents et serrer les poings. Et que dire de cette scène de sexe qui me semble avoir été placée là pour servir un quota de plans de beau monde tout nu? Fin du bémol.

Alors, si vous voulez contrer nos dernières semaines d’hiver avec la chaleur des états de l’Ouest et que vous avez une affection pour un peu de violence graphique, « louez-vous » Bone Tomahawk (disponible sur Netflix). Bien que le film ne réinvente pas la roue ou qu’il ne transcende pas nos intellects avec son propos, son savant mélange des genres et son amour pour les histoires bien racontées offrent un divertissement de qualité qui s’inscrira sûrement sur les listes de films cultes (du moins sur la mienne).

Rose Normandin

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