Je tiens à préciser que je respecte énormément et admire beaucoup le corps professoral de la faculté de musique de l’Université de Montréal, et que personne n’est activement responsable de cette situation.

Toutefois, il me semble étrange que l’on trouve normal de sortir d’un baccalauréat en composition avec une peur bleue de la consonance, une phobie du beat, un snobisme pour toute la musique pop des 60 dernières années et un regard hautain pour toute la musique classique avant Boulez — mais muni plutôt de la ferme conviction qu’il est pertinent et même inévitable de passer sa vie à composer des concertos pour salles vides qui survivent grâce au Conseil des arts du Canada en attendant le jour heureux où l’on obtiendra une chaire de recherche.

J’exagère, évidemment. L’université se veut un safe space intellectuel où l’on peut questionner la culture de masse et penser la musique en marge de toute rentabilité économique, et ce mandat est essentiel. Ceci dit, puisqu’une faculté de musique se veut, dans le même élan, un haut lieu de création de nouvelles musiques, de dialogues entre courants artistiques, de connexions inattendues entre styles, peut-être pourrait-elle tenter d’augmenter la qualité de sa conversation avec l’actualité en incluant dans son cursus un éventail de cours en mesure de mieux épouser la diversité de l’horizon musical d’aujourd’hui?

« De toutes les branches de la culture, la musique est sans doute celle où les paradoxes et les tensions de la culture contemporaine sont les plus marqués. D’un côté, en effet, la musique est sans nul doute l’expression culturelle la plus largement répandue au sein de l’humanité, et même dans la « planète des jeunes » (sic) un lien culturel identitaire quasi-universel. De l’autre côté, ses formes savantes et les plus instituées, celles que l’école et l’institution culturelle retiennent et se donnent pour vocation de transmettre, sont le plus souvent perçues et vécues comme « élitistes », comme l’une des expressions les plus fortes de la violence symbolique qu’imposerait la culture légitime. » (Alain Kerlan, De la « haute culture » à la culture dans plusieurs mondes)

Medhat Hanbali, compositeur de musique à l’image et ancien étudiant en musique, poursuit : « On crache sur tout ce qui est susceptible de plaire au grand public. Lorsque j’ai dit à certaines personnes à l’Université de Montréal que je gagnais ma vie avec de la musique pop et de la musique à l’image, j’ai eu droit à des regards hautains et méprisants. Certaines personnes m’ont même qualifié de capitaliste, commercial et prostitué ». Francis Battah, étudiant en composition instrumentale, nuance : « J’ai peur qu’en condamnant ce qui est élitiste, on en vienne à créer un autre climat de conformisme ou de paresse mentale. Le monde musical à l’extérieur de l’université est lui aussi assez aliénant et l’université est censée nous en libérer. Le problème, c’est qu’elle nous donne des chaînes supplémentaires. »

Patrick Bengio, compositeur et étudiant au 2ème cycle, esquisse un problème de nomenclature : « Dans mon parcours universitaire, ce qui me frappe, ce n’est pas la présence de musique atonale, mais plutôt les absences et les présupposés. Par exemple, le terme «musique contemporaine» est constamment utilisé pour décrire une musique dans laquelle je ne me reconnais pas totalement (mais que je ne rejette pas en bloc non plus!). L’utilisation du terme contemporain fait référence dans l’esprit des gens à une tranche assez restreinte de musiques, de démarches musicales, pour la plupart atonales, post-Boulez, post-Xenakis, etc. et cela ne correspond pas au niveau esthétique à ce que je fais. Des gens qui seraient post-Zappa, post-Ravel ou post-Dream-Theater, ou qui s’inspireraient de musique de Géorgie ou du Moyen-Orient, on leur dirait que le terme «musique contemporaine» n’est pas approprié. À l’intérieur de notre époque, contemporaine, existe une variété et une richesse musicale qui dépasse grandement la musique dite contemporaine. Alors pourquoi la musique atonale utilise-t-elle le mot «contemporain» qui englobe toute une époque? »

Ces petits détails peuvent suggérer un certain décalage intellectuel et temporel entre les facultés de musique et leur contexte social, clivage qui n’est peut-être pas une fatalité autant qu’on ne l’imagine. Il ne me semble pas si farfelu d’étudier, dans le même bâtiment qu’un séminaire sur Beethoven, Blank Banshee et la fusion du trap avec les plunderphonics. Pourquoi s’en empêcher? Par absence d’experts sur le sujet ? Tout dépend d’où l’on regarde ; non, les experts du trap n’ont pas de doctorat, ni de barbe rassurante, et ils sont sur YouTube (Anthony Fantano has the…). Est-ce à dire que leur savoir est inessentiel? Je ne sais pas. Est-ce une raison de les exclure de la conversation? Est-ce par souci d’une certaine rigueur scientifique que l’on tamise tout un pan de connaissances récentes relatives à la musique dite non savante?

Certes, l’analyse musicologique se fait dans le temps et possède son inertie. Mais pourquoi ne pas tenter de se rapprocher d’une autre forme de rigueur scientifique via la poursuite d’une représentation équitable de l’ensemble des genres et des styles musicaux avec leurs particularités, innovations et techniques de production propres, à mesure qu’ils naissent, et ce, sans hiérarchie de valeur? À mesure que ce climat, qui permet à l’étudiant de choisir librement ses influences, disparaît, la possibilité est bel et bien réelle de quitter le terrain neutre et d’installer progressivement une mainmise esthétique qui peut devenir stérilisante sur certains artistes émergents.

Je ne sais absolument pas comment faire une telle chose, mais j’ai l’impression que l’université pourrait être différente. Peut-être une université qui est un peu moins un trip d’hommes occidentaux sur la défensive. Qui ne suggère pas une division du cosmos musical en cultures dites populaires, intermédiaires ou d’élite. Qui offre une meilleure représentation des musiques non occidentales et autochtones. Je rêve d’une université qui est en communication constante avec les maisons de disque pour étudier en primeur les nouvelles sorties. Qui est sur Soundcloud. Qui invite les meilleurs artistes à venir partager leurs processus créatifs, en personne ou via réalité virtuelle, peu importe le genre, avec les retombées financières de ce climat d’ouverture.

Il ne s’agit pas d’imposer ou même de suggérer aux étudiants de composer dans un style strictement répétitif ou simpliste, ou encore de minimiser l’enseignement des musiques contemporaines, acousmatiques ou mixtes, qui sont et resteront toujours fascinantes et à la pointe du progrès scientifique, pour ma génération autant que pour les suivantes. Il s’agit plutôt d’essayer de s’autoriser un accès, en un même lieu, à l’ensemble des outils de production musicale dont recèle notre époque (ou nos époques?) plutôt que d’être tentés, à force de baigner dans une ambiance subtile, de percevoir la musique contemporaine comme un « martyr incompris de l’art » qu’il vaudrait mieux préserver religieusement de toute contamination croisée.

Peut-être faut-il attendre que la Red Bull Music Academy engage des spécialistes de Bério et de Schaeffer. Ou peut-être est-ce l’université du XXIème siècle qui souhaitera démarrer cette conversation en incluant sur un pied d’égalité les popular studies (faute d’un meilleur terme) dans ses cursus. Des universités où l’on offre (sortis au hasard) « Mixage du rock psychédélique » le matin, « Bon Iver : virage numérique » en après-midi et « Stockhausen : histoire, analyse et techniques » le soir, au loisir de l’étudiant, dans un environnement moins structuré, sans parcours obligé…

David Cope, auteur et compositeur algorithmique, définit la créativité, dans Computer Models of Human Creativity, comme « l’installation d’une connexion entre deux choses, idées ou phénomènes à plusieurs facettes qui n’étaient pas autrement considérés comme activement connectés ». Je ne me lasse pas d’imaginer les richesses musicales qui pourraient naître d’un tel climat où toutes les rencontres sont possibles et encouragées dans une danse imprévisible.

Peace.

– Nathan Giroux

Pianiste de formation, compositeur par accident, je suis candidat au baccalauréat en composition mixte à la faculté de musique de l’Université de Montréal. Mordu de hip-hop instrumental, de néo-soul, de jazz et du clavier bien-tempéré, peut-être le musicien le plus désorienté de l’Île, je passe trop de temps sur YouTube et je gagne ma vie comme je peux en enseignant le piano en attendant une gloire qui ne viendra jamais.