Crédit photo: Courtoisie Théâtre d’Aujourd’hui

Les injustices sociales, l’imbécillité heureuse et les préjugés en prennent plein la gueule dans la pièce J’accuse, d’Annick Lefebvre, une jeune dramaturge incroyablement talentueuse. Et ça fait un bien fou d’entendre une parole critique et féministe enfin libérée du politiquement correct! D’ailleurs, le public en redemandait : la pièce est présentée en reprise au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 24 février, et il y a même des supplémentaires tellement elle est populaire.

Sous la forme de cinq monologues portés par cinq femmes révoltées, cette pièce coup de poing s’attaque aux stéréotypes de genre et de classe, ainsi qu’aux clichés sur l’immigration, entre autres. Loin d’incarner les personnages féminins typiques (et ennuyants) que l’on voit trop souvent au théâtre, les femmes dans J’accuse ont des personnalités fortes et des rôles complexes.

Cheffes d’accusation

On retrouve parmi les personnages une vendeuse de bas de nylon qui doit se nourrir de « rigatonis à la sauce crise économique » et qui se venge de son « sous-salaire de sous-merde » en insultant les clientes snobs qui la regardent de haut. Le deuxième monologue est celui d’une jeune entrepreneure au bord de l’épuisement qui blâme les immigrants, les moins bien nantis et les artistes (qu’elle appelle « les pompeux de subventions ») pour ses échecs, et qui « mouille » en écoutant Jeff Fillion à la radio.

Bien différente de cette dernière, il y a une femme immigrante qui fait tout pour se faire accepter par sa société d’accueil, y compris regarder Passe-Partout et apprendre des passages de films médiocres comme Les Boys, et qui rêve de devenir propriétaire d’une cabane à sucre. Malgré tous ses efforts pour s’intégrer et ne plus être « désintégrée par l’exil », elle est confrontée aux préjugés des Québécois et doit travailler dans un CPE malgré son doctorat en sociologie.

Il y a également une jeune femme, incarnée avec brio par Léane Labrèche-Dor, qui aime beaucoup, passionnément, à la folie ses amis, et qui pleure une difficile peine d’amitié en coupant des oignons pour une soupe qui n’arrive ni à la réconforter ni à la réchauffer. Mais même si ses « lacrymales font de l’overtime » et que son « cœur est chroniquement décalé », elle préfère vivre ses sentiments à fond plutôt que de les engourdir avec des pilules.

Et le clou du spectacle : Debbie Lynch-White interprète une fan finie d’Isabelle Boulay, prête à tout pour rencontrer son idole pour qui ses « phéromones font des back-flips humides ». Accusée de mièvrerie par l’auteure de la pièce, elle se venge en la mettant sur le banc des accusés à son tour : « C’est dégradant, Annick Lefebvre, que tu fasses une pièce pour rire de moi! » Elle va jusqu’à dire que la dramaturge fait un « spectacle de démolissage de touttt » parce qu’elle est en manque : « Ça fait au moins six ans que tu dis que ça fait quatre ans que tu n’as pas baisé! » Inutile de dire que le public se tordait de rire lors de ce passage, qui venait contraster avec la lourdeur de la pièce.

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2017 n’est commencée que depuis deux mois, et déjà, ce qui sera sans doute la meilleure pièce de l’année est à l’affiche. Conseil d’amie : jetez-vous sur les derniers billets des supplémentaires présentées au Théâtre d’Aujourd’hui.

Edith Paré-Roy