Drôle d’objet que ce En rampant de David Clerson. On y entre comme dans une pièce où on n’est pas certain d’avoir été invité : doit-on vraiment prendre ses aises ou plutôt rester sur le pas de la porte? C’est peut-être la meilleure option pour bien prendre le pouls des personnages incongrus qui peuplent cette oeuvre sans pareille.

On y découvre Samuel et Abel, deux amis que rien ne pourra jamais séparer. Quoique. Avares d’aventures, de découvertes et de livres de toutes sortes – sur l’histoire, les conspirations, les insectes – les deux enfants semblent parfois ne faire qu’un. Mais c’est vraiment après un malheureux incident que cette codépendance prendra tout son sens. Où s’arrête Abel? Où commence Samuel?

Dans l’herbe, cet après-midi-là, je fermai les yeux, je crois que je m’endormis comme mon ami, et nous fîmes ensemble des rêves rampants et grouillants, des rêves où nous nous retrouvions mieux que dans la vie éveillée.»

Le temps, qui fait malheureusement des miracles pour écorcher des amitiés qui avaient pourtant une force inébranlable dans l’instant, aura en quelque sorte raison de ce duo hors du commun. Chacun évoluera à sa façon, et de quelle façon! Pendant qu’Abel poursuivra une étonnante quête, Samuel se lancera dans les études, et éventuellement, le travail : celui d’écrire, sous pseudonyme, un livre conspirationniste.

À l’image de la théorie du complot qu’il écrit avec honte, mais aussi délectation, il devient lui-même la preuve que le monde peut se déconstruire dans la tête de celui qui le veut bien. Son parcours sera tellement marqué de la pensée, surtout de la voix murmurante, d’Abel que Samuel sera éventuellement obligé de faire face à ses démons. Je vous le donne dans le mille : ce ne sera pas facile. Loin de là.

Avec talent, sinon grande maîtrise, Clerson nous mène à travers ce livre comme à travers un musée peuplé d’images étranges et parfois incompréhensibles. S’il ne se passe pas grand chose – à proprement parler – à travers cette mosaïque de tableaux de quotidien de Samuel, c’est riche. Très riche. Chapeau!

Mélissa Pelletier

En rampant, David Clerson, Héliotrope, 2016