Il arrive parfois, au cours de nos lectures, de croiser des personnages étranges, invraisemblables, mais ô combien intrigants et attachants. Certains auteurs excellent aussi dans les mises en situation loufoques, captivantes qui tiennent le lecteur en otage. Voici deux excellents exemples de ces livres…

La végétarienne de Han Kang

On referme La végétarienne de Han Kang les sourcils froncés, se demandant ce que l’on vient de lire. Han Kang subjugue son lecteur du début à la fin, le mettant dans une transe étrange, parfois étouffante.

Tout débute lorsque Yonghye fait un cauchemar troublant. En pleine nuit, elle se lève et décide de jeter toute la viande qui se trouve dans la maison. Avant cet épisode, Yonghye et son mari vivaient une vie ordinaire. Mais quand la fracture se fait sentir, les images trempées de sang commencent à hanter les pensées de la jeune femme. Elle décide de purger son esprit et de renoncer à manger de la viande. Ses proches s’inquiètent pour elle, la voyant devenir une toute autre personne.

Han Kang a réussi à créer une fable fascinante sur la maladie mentale avec plusieurs couches de sens à explorer. La végétarienne est un roman très cérébral et paradoxalement très touchant. Han Kang est capable d’explorer des personnages et des événements sombres et tordus d’une manière très engageante. C’est passionnant de voir l’histoire se dénouer, et de ne pas en comprendre tous les rouages.

Dans ce roman, plus le personnage est stable et prospère, moins il est probable qu’il ait une perspective sur ses choix de vie. Plus un personnage devient conscient de son expérience vécue, plus il ou elle arrive à tomber dans l’abîme. Même sa santé mentale est définie par d’autres. Ce livre a beaucoup à dire sur la pression que vivent les femmes par rapport à leur corps, à l’image qu’il devrait renvoyer. Son silence, sa détermination absolue à se dissocier complètement, son manque d’émotion extérieure − poussent les autres personnages dans des directions inattendues.

Le premier méchant de Miranda July

Dans son premier roman, Le premier méchant, Miranda July raconte l’histoire d’une femme solitaire de 40 ans appelée Cheryl Glickman. Cheryl regarde le monde d’une façon particulière, en teintant le tout d’un espoir indéfectible. Elle fantasme sur un homme plus âgé qui est occupé à séduire une adolescente, elle essaie de faire des liens psychiques avec un bébé perdu depuis longtemps nommé Kubelko Bondy, et elle a des séances de thérapie avec une femme qui n’est pas vraiment une thérapeute. Quand Cheryl laisse la fille de ses patrons, une jeune femme agressive nommée Clee, s’installer avec elle, elle la craint jusqu’à s’enfermer durant des jours dans sa chambre. Sans trop en dire, je dirais que ce qui se passe entre Cheryl et Clee fait de ce livre l’un des romans les plus étranges et les plus surprenants de l’année.

La façon dont Miranda July écrit sur la vie intérieure et le désir de ses personnages est unique. Elle nous les présente toujours sans honte, sans jugement. Ce livre capte parfaitement toute la laideur qui existe dans une vie que l’on pourrait qualifier « d’ordinaire ». July teinte son roman de magie illogique, parsemant la vie de Cheryl de situations incongrues, impossibles, mais qui font toute l’originalité du texte.

Certains passages sont désespérément inconfortables à lire. Sans l’être de façon exagérée, Cheryl est pathétique, et la façon dont son esprit fonctionne est, disons-le, questionnable. À force de chercher des signes dans chaque facette de sa vie, elle en débusque et fait des choix importants par rapport à ceux-ci. Miranda July signe une fable contemporaine teintée d’un malaise tout aussi contemporain : la difficulté de plusieurs à vivre en état de conscience.

Elizabeth Lord

La végétarienne, Han Kang, Le livre de poche, 2016.
Le premier méchant, Miranda July, Flammarion, 2016.