Crédit photo: Nick Knight

Parce que comparer les points de vue et confronter les idées, c’est notre dada au webzine Les Méconnus (et on aime ça se gâter) : deux journalistes chevronnés se sont rendus au DHC/Art  pour voir Björk Digital. Alors, accord total ou visions totalement différentes? Place aux critiques (en ordre alphabétique, excusez-nous pardon)!

Quand la réalité virtuelle gâche l’intime de Nicholas Dawson

Chanteuse, compositrice, musicienne, productrice, actrice, DJ, et icône de la pop postmoderne, Björk a toujours su varier ses moyens d’expression en collaborant depuis ses débuts avec des producteurs, des réalisateurs, des designers et des artistes visuels de renom, dont la majorité se servent de la technologie pour expérimenter. Amie des ordinateurs, robots, applications et autres bidules, Björk a l’habitude de sortir régulièrement de son chapeau de nouveaux gadgets pour appuyer ses albums, ses spectacles, ses vidéoclips et, plus récemment, les méthodes de diffusion de ses projets musicaux. L’exposition Björk Digital entre dans cette logique qui, forte d’une volonté de célébrer la diversité des supports, souligne par le fait même les limites d’une technologie encore nouvelle et peut-être inappropriée pour accompagner son dernier album.

Présentée en première nord-américaine au DHC/Art, l’exposition produite par le Centre Phi et Red Bull Music Academy promettait d’établir un rapport interactif et intime entre le spectateur et la chanteuse grâce à la réalité virtuelle. Bien différente de l’exposition présentée l’an dernier au MoMA, qui s’est attirée beaucoup de mauvaises critiques en présentant simplement une rétrospective de la carrière de l’Islandaise, Björk Digital s’attarde surtout à son dernier album, Vulnicura, un récit extraordinairement sensible du processus de cicatrisation après une rupture amoureuse. Sorti en 2015, cet album a été considéré comme un retour en force de Björk qui, précédemment, s’était quelque peu éparpillée dans des recherches technologico-scientifico-cosmiques avec Biophilia, un album pertinent, mais pas très écoutable, accompagné d’un coûteux projet d’applications pédagogiques sur la musique.

Renouant avec la simplicité et l’émotion des années d’Homogenic, Vulnicura est un album sans flafla dont les expérimentations sont au cœur d’une expérience sensible, un album aux chansons accompagnées de vidéoclips relativement simples dont l’apport technologique est toujours au service de la blessure d’origine. C’est en cela que Björk Digital déçoit : l’intimité n’est qu’effleurée, pour laisser toute la place à une expérience technologique laborieuse, pas toujours fonctionnelle et décevante tant elle vide les chansons de Vulnicura de leur charge émotive.

Il est important de se demander à qui s’adresse cette exposition. Aux fans de Björk, bien entendu, et aux personnes qui s’intéressent à la réalité virtuelle. Pourtant, en sortant de Björk Digital, on a la triste impression que ces deux groupes de gens seront déçus. Peut-être les fans de Björk comme moi seront-ils heureux de pouvoir la voir à deux pieds de leur visage, d’avoir l’impression à de rares occasions qu’elle ne chante que pour eux, surtout de faire l’expérience d’une prétendue immersion dans l’univers très particulier de l’artiste. Mais, à l’exception de deux pièces, Björk Digital n’offre pas grand-chose de nouveau pour les fans invétérés : le vidéoclip de Black Lake, créé pour l’exposition au MoMA, a abondamment circulé sur YouTube, tout comme celui de Stonemilker, tourné en 360o, et celui de Mouth Mantra, réalisé par le dérangeant Jesse Kanda qui a su placer une caméra à l’intérieur de la bouche de Björk.

Les vraies nouveautés, bien que rares, étaient plus réussies. Il y avait plus à voir dans Quicksand, vidéo vertigineuse et quasi-abstraite réalisée pour l’édition japonaise de l’exposition. Family, quant à elle, nous permettait de nous tenir debout et de voir un avatar de Björk se retirer de sa cicatrice pour nous traverser et s’évaporer dans un néant coloré. Présentée comme le paroxysme de l’exposition, cette pièce au final n’offrait que peu de possibilités d’interaction.

Avec les iPads installés sur des tables pour que les spectateurs jouent avec les applications de Biophilia et une salle projetant les autres vidéoclips de la chanteuse, Björk Digital a plutôt l’air d’un gadget un peu brouillon, d’un produit promotionnel qui n’arrive pas à la cheville des recherches, des expérimentations, de la sensibilité et de la profondeur des propositions passées auxquelles Björk nous a habitués. Qui plus est, cette exposition est si laborieuse et parfois même non-fonctionnelle (certains postes étaient défectueux lors de ma visite) qu’elle évacue toute occasion d’expérience sensible, de ce que Björk elle-même appelle « des possibilités théâtrales très intimes ». Au contraire, Björk Digital a eu pour effet de gâcher l’intimité pourtant si éblouissante de Vulnicura, comme si le moins important dans tout ça était, justement, la musique.

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Instagram/ Björk

Instagram/ Björk

Le concept d’œuvre d’art total est peut-être un peu défraîchi et pourtant, il me semble approprié comme point de départ pour effleurer l’idée du multidisciplinaire et de l’interdisciplinaire dans le cas de l’exposition Björk Digital présentée à DHC/ART cet automne. Par définition, l’art total vise à englober le spectateur, à investir tous ses sens, pour fusionner la vie et lart.

Björk est musicienne, sa notoriété n’est plus à faire. Le visuel de ses pochettes, ses costumes, ses vidéoclips, la scénographie de ses spectacles, son interprétation dans plusieurs œuvres cinématographiques, les applications en ligne et expositions liées à ses albums : la production musicale de Björk est portée depuis plus de vingt ans par tout un arsenal de dispositifs créatifs.

Pourtant, son talent d’auteur-compositrice-interprète se suffirait amplement à lui-même. Elle a la présence et l’aura des artistes mythiques contemporains. Björk a aussi une humilité et un esprit communautaire qui lui permettent de se renouveler sans cesse. C’est ça la magie du mélange des disciplines. Les nombreux acolytes de la musicienne (Mark Bell, Michel Gondry, Goldie, Chris Cunningham, Matthew Barney, Lars Von Trier, etc.) ont participé à créer un univers indissociable de son oeuvre, de sa vie.

L’exposition Björk Digital donne conscience de l’étendue de la recherche picturale, technique et scientifique qu’ont engendrée les compositions de cette artiste. Lorsqu’on prend des risques, on rate parfois notre coup. L’utilisation de la réalité virtuelle par Björk et ses collaborateurs n’aboutit pas au niveau de qualité attendu. Bien qu’à ses balbutiements, cette technologie a tout de même prouvé sa capacité à émerveiller et aurait pu mieux servir l’univers de Björk. Ça viendra : elle n’a pas fini de nous secouer.

Björk Digital, produite par le Centre Phi et le Red Bull Music Academy, est présentée jusqu’au 12 novembre au DHC/Art. Pour plus d’informations, c’est ici.