Crédit photo : Matthew Gaines

Le 9 mars prochain, paraîtra le roman par nouvelles de Kiev Renaud chez Leméac, une auteure dont on se souvient pour son prestigieux Prix du jeune écrivain de langue française remporté en 2015. Je n’ai jamais embrassé Laure raconte l’histoire de Florence et de Laure, deux amies qui entretiennent une relation ambiguë, fusionnelle, et ne sont séparées que par leur beauté divergente. Dans ces tableaux narratifs, les jeunes filles jouent aux prostituées, chérissent les visites de maison vide et improvisent leur propre disparition. J’ai eu la joie de rencontrer l’auteure pour lui poser certaines questions et ainsi vous faire patienter jusqu’à la sortie du livre.

Q.1   Dans Je n’ai jamais embrassé Laure, les jeux de l’enfance évoluent souvent aux limites du danger, annonce la quatrième de couverture. Quel univers singulier ces tensions mettent-elles en scène ?

R.1   Mes personnages évoluent dans un milieu privilégié, protégé, mais elles devinent un autre monde par toutes les mises en garde qu’on leur fait — un monde où les enfants peuvent être kidnappés, où les étrangers ne sont pas de nouveaux amis toujours bien intentionnés. Elles sont curieuses de cet univers inconnu et se jouent du danger; d’instinct, elles en comprennent plus qu’on leur en dit — cette acuité de l’enfance m’intéresse beaucoup. En même temps, il y a toujours une tension, un danger qui les guette vraiment. Dans un texte qui s’appelle « Cartographie des limites », elles s’imaginent faire des choses banales (se baigner nues, se percer les oreilles, porter des vêtements à l’envers), puis, soudainement, monter dans la première voiture qui s’arrêterait sur le bord de la route.

Q.2   Beaucoup des nouvelles du projet sont déjà parues : ta nouvelle lauréate du Prix Radio-Canada, celle lauréate du PJE… Dans ces morceaux de casse-tête semés ici et là, quelle est ta nouvelle préférée ?

R.2   C’est drôle parce que ces textes sont bien autonomes, ont une vie propre, mais une fois rassemblés, je ne suis plus capable de les distinguer. Ma nouvelle « Les ombres chassées », peut-être, est celle que je préfère : alors qu’une partie du roman se passe pendant l’adolescence de Laure et de Florence, c’est la première où Cassandre, la petite fille qui les regarde, prend la parole. J’aime beaucoup ce point de vue extérieur : on sent tout l’amour entre les deux amies, mais en même temps il y a aussi quelque chose de tragique dans leurs rapports quotidiens, que même l’enfant comprend.

Q.3   « Elle est si menue maintenant que je pourrais la garder dans mon ventre, son tremblement et les battements de son cœur feraient résonner mes sangs », peut-on lire dans ta nouvelle « Notre ville invisible », qui vient de paraître dans la revue Zinc et fait partie du roman. Cette image est étonnante et me porte à te demander : comment la référence au ventre se déploie-t-elle dans l’ensemble de ton travail scripturaire ?

R.3   Oui, la référence au ventre est partout, ça me fait plaisir que tu l’aies remarquée : je décris mes personnages comme des « poupées russes », elles jouent à s’accoucher, enfants, et rêvent souvent qu’elles se portent. C’est peut-être étrange, mais c’est en fait une image qui me paraît très douce : ça montre leur amour, leur désir de protection, de fusion. Elles veulent se protéger de tout : des violences du monde extérieur, du vieillissement — de la vie, bref. 

Q.4   En quoi le genre de la nouvelle te permet-il de construire un espace d’écriture propice aux faits et gestes de tes personnages ?

R.4   La nouvelle était pour moi la forme parfaite pour mon projet parce qu’elle met en scène un huis clos où se développe une intimité — un espace réduit, condensé qui permet un regard minutieux. La beauté de Laure, par exemple, est très importante et la nouvelle m’a permis de constituer son portrait par touches, de sans cesse y revenir : du temps s’écoule entre chaque nouvelle, ce qui m’a permis de montrer l’évolution, le vieillissement, différents moments du portrait.

Mais même dans ce rapport intime, rapproché, il y a toujours une tension dans la nouvelle. Peut-être par l’importance narrative de chaque détail : à une scène de souper, un couteau pour couper des légumes peut faire planer une aura d’inquiétude. J’aime cette tension qui laisse deviner l’ampleur de la fragilité de mes personnages — menacées par une rumeur, une identité incertaine, une porte ouverte, une voiture qui s’arrête sur le bord de la route.

***

12767451_10153979964709421_1737984535_n

Extrait de la nouvelle qui a obtenu le Prix de la nouvelle Radio-Canada et qui se retrouve dans Je n’ai jamais embrassé Laure (pour lire le texte en entier, c’est ici ) :

« Chaque fois que je me réveillais, jusqu’à l’adolescence, j’allais vérifier que mes parents étaient couchés ensemble, qu’aucun des deux n’avait fui. Laure n’est jamais venue à la maison accompagnée d’un homme. Je pensais qu’un jour elle déguiserait ma mère en garçon, chemise boutonnée et pantalon propre, qu’elle couperait ses cheveux. J’imaginais les boucles tomber au sol comme des samares.

J’ai cru longtemps que les hommes et les femmes faisaient des enfants puis se retournaient vers leurs semblables, comme on se regarde dans le miroir ».

 – Vanessa Courville

Je n’ai jamais embrassé Laure, Kiev Renaud, Leméac, 2016.